Une route dangereuse qui donne le vertige à chaque virage

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La seule route qui dessert le village isolé de Shimshal, dans les montagnes du nord du Pakistan, est une des plus dangereuses du monde. Mais le danger vient plus des risques d’avalanches de pierres que des ravins vertigineux qui bordent cette route.

La jeep cahote doucement le long d'une route de terre découpée grossièrement sur le flanc d'une vertigineuse montagne au nord du Pakistan, ses pneus suivant avec une précision millimétrée la corniche, perchée au-dessus d'un précipice à couper le souffle. Les passagers se cramponnent d'un air crispé, à l'affût de signes d'inquiétude sur le visage concentré du chauffeur tandis qu'il négocie l'étroit passage entre la pente rocheuse et le vide.

Au volant, Shahid Karim a pour habitude d'accorder autant d'attention aux montagnes elles-mêmes qu'à sa trajectoire sur la route, qui serpente à plus de 3.000 mètres d'altitude dans le massif du Karakoram, l'un des plus élevés au monde avec plusieurs pics culminant à plus de 8.000 mètres. "La mort est possible à chaque seconde sur cette route. Toute la zone est connue pour ses glissements de terrain", explique-t-il, notant que son véhicule a fréquemment été touché par des chutes de pierres.

Malgré leur état précaire, les routes de ce genre sont une véritable planche de salut pour les populations locales, qui vivent éparpillées dans un environnement hostile. Shahid Karim parcourt depuis 2004 la route de Shimshal, unique passage carrossable reliant ce village de 2.400 habitants au reste du monde. Originaires de la région, Karim et ses collègues chauffeurs sont les seuls à oser emprunter ces voies : ils convoient les villageois, les touristes et les rares étrangers parvenant jusqu'à ces contrées reculées, célébrées pour leur splendeur minérale. Eux seuls ont l'expérience nécessaire pour appréhender le double danger du mauvais état des routes et des risques d'avalanches.

Au printemps et en automne, lorsque le temps est sec, il suffit du passage d'un bouquetin sur une cime pour déclencher une chute de pierres. En été, une simple rafale de vent peut avoir le même effet. La pluie, même légère, s'accompagne quelquefois de mouvements dans les immenses parois de pierre friable. En hiver, il arrive qu'un rayon de soleil fasse fondre la neige et libère des rochers. Le poids de la jeep sur la route peut également faire s'effondrer des pierres dans l'abîme. Plus les voyageurs brûlent d'arriver, plus le chauffeur est contraint de ralentir. «Nous avons avec nous des passagers dont la vie dépend de nous. Donc, il est vraiment important de conduire lentement», explique M. Karim.

Torrents glacés

La route de Shimshal a été inaugurée en 2003, au terme de 18 ans de travaux. Trois villageois employés sur le chantier ont perdu la vie. Avant sa construction, les habitants étaient contraints de faire le trajet à pied, à leurs risques et périls. Ils traversaient à gué des torrents glacés et longeaient de profonds ravins pour arriver, après plusieurs jours d'un voyage exténuant, au premier bourg d'importance, Passu. Shimshal était jadis si reculé qu'il servait de prison à ciel ouvert aux habitants condamnés à l'exil par les seigneurs de la petite principauté voisine de Hunza.  Le seul voyage constituait un châtiment si sévère que bien peu de condamnés parvenaient vivants à destination. La plupart succombaient en chemin au froid, à la maladie ou chutaient dans des ravins.

Hunza et Shimshal font aujourd'hui partie de la province du Gilgit-Baltistan, qui recouvre tout le nord-est montagneux du Pakistan. Elle est frontalière de la Chine et de la région du Cachemire, elle-même objet d'un acrimonieux conflit territorial avec l'Inde. Aussi effrayante qu'elle apparaisse aux yeux des voyageurs, la route est considérée par les locaux comme une bénédiction. Elle leur a offert l'accès à l'enseignement et aux services de base. Shimshal a désormais l'électricité: depuis plusieurs années, ses habitants utilisent de petits panneaux solaires. Une petite station hydroélectrique est également en cours de construction et doit être achevée cette année grâce à du matériel arrivé par la route.

Dernier appel pour la vallée

Chaque matin, un automobiliste joue longuement du klaxon dans l'aube paisible de Shimshal. Mais les habitants ne se plaignent pas d'être si rudement tirés du sommeil. Il s'agit de l'appel pour le transport quotidien à destination de la vallée.  Les possibilités de transport demeurent rares: seules six voitures depuis Shimshal et quatre depuis Passu, à l'autre bout de la route, font le trajet régulièrement. Les passagers s'entassent donc avec gratitude dans le véhicule avec leurs bagages.

Doulat Amin, le tout premier enseignant à être venu exercer à Shimshal, figure parmi ces passagers en partance, par un petit matin humide.  «Je suis arrivé ici comme enseignant en 1966. Il y avait énormément de difficultés à l'époque», raconte le septuagénaire. «Il n'y avait pas d'éducation parce qu'il n'y avait pas de route». Le voyage aujourd'hui encore demeure risqué, admet-il, déclarant s'en remettre à Dieu. «Nous l'invoquons à chaque fois que nous empruntons la route».

 

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