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Adam Elliot, réalisateur australien de «Mémoires d'un escargot» : «le genre de films que j’aime aller voir sont ceux qui vous mettent une claque»

Il s'agit du deuxième long-métrage d'Adam Elliot et de son premier drame.

En marge de la sortie de son film «Mémoires d’un escargot», que le public français peut découvrir en salles ce mercredi, Adam Elliot était de passage à Paris. Il s’est livré à CNEWS dans un entretien qui éclaire un long-métrage déjà haut en couleur.

Il y a quelques jours, Adam Elliot faisait la promotion à Paris de son film «Mémoires d'un escargot» qui sort sur les écrans ce mercredi 15 janvier. La philosophie qui transparaît dans son œuvre, les difficultés rencontrées pour réaliser ce projet, les stars australiennes avec lesquelles il a collaborées... Le réalisateur témoigne d'un travail minutieux.

Le film évoque de nombreux sujets sombres (la mort, la vieillesse, la solitude, le harcèlement social). Comment avez-vous réussi finalement à les convertir en un message aussi puissant et positif ?

Premièrement, j’essaye de rendre mes films assez denses. Quand j’écris, il y a toujours quelque chose de nouveau que je veux inclure. Je garde des journaux personnels où je note ce que j’appelle les «ingrédients» de mon film. C’est comme si je faisais un gâteau dans lequel je veux mettre tous les ingrédients possibles. Je dis souvent que je veux que mes spectateurs soient vidés émotionnellement à la fin du film. Qu’ils aient ri, qu’ils aient pleuré, qu’ils aient pensé à quelque chose. Plus sérieusement, qu’ils quittent le cinéma exténués. C’est pour cela qu’il y a de nombreux sujets importants dans mon œuvre. Oui, il y a des sujets sombres, mais il y a surtout des éléments qui doivent inciter à la pensée. Je veux que mon film soit quelque chose qui reste, qu’on puisse y repenser un mois après l’avoir vu. Pour regarder beaucoup de cinéma, il y a pas mal de films qui peuvent être oubliés aussitôt visionnés.

Le film devait d’ailleurs être en noir et blanc initialement...

Exactement, je voulais qu’il soit complètement en noir et blanc. Mais l’un des investisseurs a dit «jamais !» Bizarrement, l’agence française qui a investi, était très heureuse de le produire en noir et blanc. Mais en Australie, ils ont refusé. Je pensais que c’était possible de faire des projets très excitants de la sorte, je pense à «The Artist» ou «La Liste de Schindler», même des films d’animation l’ont été, Tim Burton a fait «Franck & Winnye» par exemple. Il n’y a rien de mal avec le noir et blanc ! J’ai donc proposé du marron. C’est un marron assez chaud, il y a du rouge, du jaune, du gris. Je l’ai choisie parce qu’en Australie, le marron était une couleur très populaire dans les années 1970 : les gens peignaient leurs maisons dans cette couleur, l’utilisaient pour leur sol, etc. J’ai utilisé l’opportunité de mettre de la couleur comme un véritable outil : la palette correspondait à l’état d’esprit des personnages. Quand Grace (personnage principal) est à Canberra, c’est un marron presque beige, assez triste parce que c’est une période ennuyeuse de sa vie. Au contraire, à Melbourne, est plus sombre, plus chaud, il y a du noir. A Perth, c’est encore une autre teinte. Il n’y a pas de vert, pas de bleu dans le film.

Le marron, le gris et le beige sont les couleurs dominantes du film. © DR

Quel est l’influence de votre pays, l’Australie, dans le film ?

J’aime mettre de l’«Australiana» (mot définissant tout ce qui se rapporte culturellement à l’Australie) dans mes œuvres : j’aime les animaux iconiques du pays, la nourriture, les odeurs, l’architecture. Je vis à Melbourne et je trouve que c’est important en tant qu’Australien que je raconte des histoires australiennes. En France, vous avez la chance d’avoir des cinémas, notamment grâce à la langue française. En Australie, la plupart de la population va voir des films américains ou dans une moindre mesure britanniques. Je crois que 3% du box-office y est australien. Nous sommes noyés par le cinéma et la culture télévisée des Etats-Unis. C’est donc pour cela que je trouve essentiel que les personnes comme moi restent en Australie et réalisent du contenu australien. Et puis l’Australie est un endroit étonnant. Nos animaux sont bizarres, nous sommes vu comme un pays très exotique. Quand je dis exotique, je veux dire bizarre, presque «alien». Et c’est le cas, c’est tellement à l’écart du reste du monde et c’est tellement unique. Même le ciel est différent en Australie, c’est un bleu beaucoup plus vif ! C’est pour que ça que j’adore la France.

La France, justement, apparaît dans le film grâce à un personnage, le père de Grace.

Oui, c’est le troisième film où je fais une référence à la France. En fait, je vois la France comme l’opposé de l’Australie. C’est un pays beaucoup plus vieux, avec une culture artistique et une appréciation de l’art qui n’existe pas chez nous. C’est un pays beaucoup plus raffiné, donc il y a beaucoup d’oppositions et j’adore ça. J’ai pu compter sur un investisseur français dans ce projet mais ce n’est vraiment pas la raison pour laquelle je fais cet hommage à la France. Je dois dire également que mon père a voyagé en France dans les années 1960 et cela m’a inspiré.

Il semble que l’on retrouve beaucoup d’éléments de votre vie dans celle de vos personnages. L’Australie, la présence des animaux, que vous adorez, les problèmes de santé de Grace, la sexualité de Gilbert… Est-ce un hasard ?

Il y a quelques raisons à cela. J’essaye toujours de faire de mes films quelque chose de crédible et authentique. Écrire en se basant sur la vie réelle garantit cette authenticité. Le personnage de Pinky se base par exemple sur trois personnes que je connais. Il y a beaucoup de traits de ma mère dans le film, mon père et de nombreuses autres personnes également. Je connais des scénaristes qui peuvent créer des histoires et des personnages à partir de rien. Pour moi, cela passe par de nombreuses prises de note et d’éléments que j’emprunte à la vraie vie. C’est donc biographique, parfois autobiographique mais finalement ça donne une fiction. Il ne faut jamais laisser la vérité barrer une belle histoire.

Adam Elliot a créé des personnages en partie à son image © DR

L’écriture du film, justement, a dû vous prendre beaucoup de temps. Certaines phrases du film sont mémorables comme «l’enfance, c’est comme l’ivresse : tout le monde se rappelle ce que vous avez fait sauf vous». Comment trouvez-vous cette inspiration ?

J’aime beaucoup écrire. Je crois que la meilleure écriture, c’est la réécriture. Très peu d’écrivains trouvent les meilleures tournures du premier coup. Certains y arrivent, les génies, mais moi je reprends de nombreuses fois mes phrases. J’aime aussi utiliser les citations d’autres personnes et inventer mes propres expressions. J’aime la poésie, donc j’essaye de rendre mes phrases aussi poétiques que possible en répétant des sons ou des mots. J’aime la philosophie et j’aime les films qui sont animés d’une pensée philosophique. J’aime l’art qui permet de réfléchir à sa propre vie et celle des autres.

J’aime aussi qu’il y ait des moments de vérité dans le film, ces passages qui vous font dire «mais oui, c’est donc ça !». Ils sont difficiles à créer mais j’ai essayé d’en faire quelques-uns dans «Mémoires d'un Escargot». Quand un certain personnage revient à la fin du film, j’ai pu entendre la salle pousser un «ouf» de soulagement. Qu’est-ce que j’aime entendre la réaction d’un public qui réagit à mon film.

Quand Gilbert montre sa bague par exemple…

Oui, exactement, quand la caméra est sur sa main, c’est l’un des moments de vérité du film. Il la montre progressivement et on comprend ce qui se passe. Ironiquement, je pense qu’il est plus facile d’écrire une comédie qu’une tragédie. Mais dans une tragédie, le rire est plus intense car l’audience attend cette décharge émotionnelle que représente un passage léger. Après des moments tristes, un rire sera plus puissant car c’est un relâchement. Mais réussir à faire pleurer quelqu’un, c’est ce qu’il y a de plus difficile. C’est une sensation étrange mais quand je suis en salle et que les lumières s’allument en éclairant les gens avec leurs mouchoirs, je me sens très heureux et satisfait (rires). C’est que leur réponse émotionnelle est très forte ! C’est le genre de films que j’aime aller voir, ceux qui vous mettent une claque. Je suis allé voir «The Substance» récemment, et les quinze dernières minutes en sont la parfaite illustration. Elles vous prennent tout entier !

Adam Eliott prépare ici l'une des scènes finales du film, où il tente de surprendre le public © DR

Vous avez parlé de philosophie. La fin donne un message positif, où le personnage de Grace, qui a toujours montré de la gentillesse, en reçoit enfin à son tour. Croyez-vous-en un monde où la gentillesse finit toujours par prévaloir ?

Eh bien… (rires). Je ne suis pas sûr que ce soit toujours réciproque, non. Je pense que la gentillesse est souvent dans un seul sens. Mais ce que Grace obtient avant tout est de la sagesse. Le personnage de Grace est torturé durant tout le film par l’histoire que je lui fais vivre. Je suis cruel avec elle. Finalement, je la récompense à la fin de l’histoire, pour avoir survécu à toutes ces souffrances et ces traumatismes. Le film ne fonctionnerait pas sans cette fin car le public serait probablement très en colère contre moi et puis parce que ce serait trop dépressif. On se demanderait pourquoi elle a enduré tant de choses, finalement.

La scène où Grace lit la lettre qui lui est léguée est l’un des moments forts du film. Avez-vous eu le sentiment de faire une scène particulièrement puissante quand vous l’avez conçue ?

Il y a beaucoup de similitudes entre ce film et «Mary et Max», de manière délibérée. Cette scène en est l’illustration. L’équivalent de celle-ci dans «Mary et Max», est quand Mary est assise à la table d’un café et la caméra tourne autour de sa tête. C’est très psychédélique et hallucinatoire. Ca a bien marché dans ce film mais dans «Mémoires d’un Escargot», je le voyais plutôt comme le symbole d’une réalisation pour Grace. C’est la manière la plus musicale, artistique et élégante que j’ai trouvé pour transmettre l’émotion que je voulais. C’est le « climax » du film et les téléspectateurs veulent que ces moments soient particulièrement intenses. Je vois le film comme une symphonie : elle commence doucement, avec peu d’instruments puis elle monte, elle monte, jusqu’à ce point de climax et finalement cela redescend. On a appliqué la même chose au long-métrage. La musique a également joué un rôle important avec Elena Kats-Chernin. Il y a beaucoup de styles musicaux différents mais pour cette dernière scène, elle revient à un solo de piano, très doux et lent. C’est minimal mais ça accompagne parfaitement l’instant.

Est-ce difficile de travailler de manière indépendante alors que des mastodontes comme Dreamworks ou Pixar sont vos concurrents ?

Je suis très fier d’être un auteur indépendant. Mais mes budgets ne sont jamais suffisants et les films sont plus longs à réaliser car il faut trouver les financements et les producteurs exécutifs sont nombreux, tout comme les investisseurs. Réussir à les mettre d’accord, ce n’est pas simple. S’aligner à un studio comme Pixar, c’est beaucoup plus facile dans cet aspect. L’argent est déjà là et le studio aussi. Nous, nous devons tout trouver et tout créer. Nous avons dû trouver un espace, créer un studio, acheter l’équipement, employer toutes les personnes impliquées dans le projet. C’est pour cela que tout est long. Finalement, la partie d’animation ne prend pas si longtemps dans l’ensemble du processus.

Mais d’un autre côté, j’ai le contrôle et la liberté en matière de création. Je n’ai pas de producteur exécutif qui me dit comment finir mon film ou qui me demande de le rendre plus joyeux. Disney, par exemple, il faut qu’il y ait une «fin Disney», très heureuse. Il faut que ce soit accessible aux familles et qu’on puisse vendre des produits autour des projets. Nous n’avons pas tout ça.

Bien-sûr, nous voulons que le film fasse ses preuves au box-office, sinon je ne pourrai pas en refaire, mais le succès commercial n’est pas nécessaire. C’est tentant, d’aller réaliser des films à Hollywood et j’ai des offres pour le faire mais j’ai toujours dit «non». Peut-être parce que j’ai toujours eu des idées de films à faire de mon côté…

Adam Elliot évoque les difficultés d'un travail indépendant © DR

En avez-vous, en ce moment ?

Oh oui, oui ! Mais j’ai un agent qui n’arrête pas de me dire de venir aux Etats-Unis et faire un film à gros budget. Mais je sais que ça m’ennuierait vite, car ce serait l’histoire de quelqu’un d’autre. Ce serait différent s’ils me confiaient un budget similaire pour faire mon propre film, mais ils ne le font pas car mes histoires sont trop risquées et demandantes pour mon public. Les Américains ont peur de tout ce qui est « sombre », ce qui est ironique compte tenu du fait que c’est le pays le plus violent sur Terre et qu’il y a des armes partout. Mais ils s’offusquent qu'un film d'animation comporte des scènes de nudité.

Vous avez mentionné le caractère familial du contenu Disney. Caractériseriez-vous vos films de la même manière ?

Non, je ne conseillerais pas aux petits enfants d’aller voir mes films. Je dis toujours que la responsabilité revient aux parents. Ils devraient lire les suggestions des sites spécialisés et dans le cas de mon film, ils disent « audience mature ». Mais si vous pensez que votre enfant est assez mature, bien évidemment, il est le bienvenu. Mais si ce n’était pas le cas, ne m’envoyez pas de lettre pour me dire que votre enfant est traumatisé et que c’est de ma faute ! Je dirais que mes films sont adaptés à un public adolescent et plus. De toute façon, pour les plus jeunes, la plupart du contenu n’est pas compris et le message ne les touche pas vraiment.

L’Australie est connue sur la scène du cinéma pour ses acteurs. Qu’en est-il en matière d’animation ?

Malheureusement, il y a quelques universités qui enseignent le cinéma mais très peu l’animation. Pas du tout au niveau que vous avez en France, notamment aux Gobelins. Dans l’école où j’ai été, nous étions 8 étudiants. Cela grandit, il y a de plus en plus d’écoles privées, mais il n’y a pas de studio d’animation stop-motion. Il y a «Animal Logics», qui est désormais détenu par Netflix, mais il n’y a rien d’autre. Il y a des petites enseignes qui font des publicités télévisées en 2D.

L’Australie est plus connue pour la série télévisée pour enfants appelée «Bluey», qui est devenu un phénomène global. De toute façon, la population australienne (30 millions d’habitants) est si faible, et les gens habitent si loin les uns des autres que c’est compliqué… C’est notamment pour cela que je veux venir habiter en France !

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