Reportage : les Parisiens témoignent sur les lieux des attentats

Lucie est venue se recueillir et rendre hommage aux victimes devant le Bataclan. [Debora Ramos]

Au lendemain des attentats qui ont frappé la capitale, de nombreux Parisiens se sont rendus sur les lieux visés par les terroristes pour déposer des fleurs et se recueillir. «Direct Matin» est allé à leur rencontre, au Carillon, au Petit Cambodge et devant le Bataclan.

Photos : Debbie Meichler

Alexandra

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«J'habite rue Bichat. Quand c'est arrivé, j'avais rendez-vous au Carillon, mais j'ai dit que je ne venais pas et je suis allée dans le Ve arrondissement. Le problème, c'est que je n'avais prévenu personne, donc tout le monde pensait que j'étais au Carillon. Et je ne répondais pas au téléphone. Mes parents sont donc allés à l'hôpital Saint-Louis pour voir s'il n'y avait pas mon corps. Et mon ami a appelé tous les hôpitaux de Paris. J'avais des amis qui buvaient un verre ici. Deux sont morts. Une partie du staff est vivante, donc c'est bien. Au départ, on ne réalise pas. On se demande pourquoi, pourquoi ici. J'ai un ami qui a vu des corps démembrés à Charonne. Ils ont visé la liberté, le fait que les gens puissent avoir une vie sociale, boire un verre entre amis. Mais la liberté on va la garder. C'est un moment difficile, mais le pire, c'est que ça peut se reproduire. Les gens qui ont fait ça sont toujours dans la nature. La vie dans le quartier va reprendre, mais ça va être très dur. Ici, c'est un petit village, c'est toute l'âme du quartier qui est touchée. Je me dis que j'aurais pu y passer.»

Nicolas

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«J'habite au bout de la rue Bichat. Hier soir, j'étais chez moi en train de dîner, je regardais la télé, et mon voisin m'a dit qu'il y avait une attaque à la kalachnikov au bout de la rue. Une demi heure après, on est descendu pour voir ce qui se passait. Entre temps, il y a eu la prise d'otages au Bataclan et les attaques au Stade de France. Hier soir, on ne voyait pas grand chose parce que la police avait bouclé le quartier. Ce matin, je voulais voir l'étendue des dégâts, parce que ça fait vingt-cinq ans que j'habite dans le quartier, depuis ma naissance. C'est la vie du quartier quand même. Ici, c'est un quartier vivant, avec des bobos - on est des bobos - donc je n'ai pas de doute sur le fait que les gens vont revenir manger, qu'il y aura encore de la vie dans ce quartier. C'est un acte terroriste contre des gens qui mangeaient. On voit les impacts de balles, ils sont à hauteur d'une personne assise. C'est juste pour faire du chiffre, ce n'est pas une certaine catégorie de la population qui est visée. S'ils avaient voulu faire ça, ils seraient allés dans le Sentier, dans des endroits où ils auraient pu attaquer des Juifs, des Chrétiens ou des politiques. Là, c'est monsieur ou madame Tout-le-monde qui est visé.»

Charline et Jonathan

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«On habite un peu plus haut. Hier soir, j'étais chez moi, elle était plus loin. On voulait voir ce qui s'est passé, après avoir entendu le bruit. On voulait commémorer, c'est notre quartier, on passe tous les jours ici, on a mangé plein de fois ici ou bu un verre en terrasse. On connaît des gens qui travaillaient au Carillon. Nous sommes touchés. Il faut que la vie reprenne, on est en deuil, il ne faut pas oublier, mais il ne faut pas changer nos comportements pour ça. C'est important de rester fort, de faire revivre le quartier.»

Tarik

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«Cinq minutes avant les faits, j'étais là. Quand j'ai vu les gens courir je suis revenu, et j'ai vu tout ce désastre. C'est une bande de lâches. J'ai deux amis qui étaient là. Ils sont morts. La petite soeur de mon pote est morte ici. Ça s'est passé tellement vite, on n'a rien compris. Cela fait vingt-sept ans que j'habite dans le quartier, j'ai pris mon premier café ici à 13 ans. On ne sait pas pourquoi ici. Le 7 janvier, c'était une partie des journalistes qui avait été touchée, là c'est la vraie France, toutes les races, toutes les religions. Hier j'ai vu des gens par terre, j'ai jamais vu ça de ma vie. Ma mère, qui d'habitude ne sort jamais sans un petit foulard sur la tête, courait dans la rue sans. Ce matin, on est allé chercher ma petite soeur qui avait été hospitalisée à cause du choc. Ici, quand on était jeunes, on jouait au foot, maintenant on boit des verres. Le propriétaire du bar, c'est une crême. Hier, il était caché derrière son bar, il ne savait plus quoi faire. Notre génération, 85, 90, va remettre le quartier debout. J'ai dit à tous les cafés du quartier d'ouvrir ce soir, qu'on était prêt à assurer nous-mêmes la sécurité. C'est bien qu'il y ait des bougies, qu'on rende hommage aux victimes, mais après il faut que le quartier recommence à bouger. Parce que sinon les terroristes vont prendre confiance. On est tous Français, contents d'être là, on doit leur montrer qu'on ne se laissera pas faire. Si c'est des bonhommes, qu'ils viennent, on les attend pour se battre à la loyale. Là, ils appuient sur un bouton et se font exploser. Ce sont des lâches.»

Hermann

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«J'étais dans un restaurant à Rambuteau, quand j'ai reçu un coup de fil à l'heure du dessert disant qu'il y avait une fusillade. J'ai d'abord cru que c'était une affaire de gangsters. Je viens de sortir parce que je ne voulais pas rester cloîtré chez moi. Je vais passer au Bataclan après. C'est pas le quartier mais la France et l'Europe entière qui sont concernés. Ces terroristes sont des lâches. Je me demande comment on peut éradiquer ce problème. Je suis africain. Dans ma famille, il y a des musulmans et des Chrétiens. En Côte d'Ivoire, on a une autre manière de concevoir la religion, on n'a jamais eu de problème avec les Juifs ou d'autres religions. C'est depuis que je suis en France que je vis ces histoires, et j'ai peur pour mes enfants. On n'est plus en sécurité, on peut mourir du jour au lendemain en allant au cinéma, boire un verre.»

Gaetanne

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«J'étais au théâtre, je n'ai pas pu rentrer chez moi et je suis allée dormir chez des amis. Je suis du quartier, je viens souvent ici. Le Petit Cambodge, le Carillon, il y a toujours du monde, c'est pas cher. Le long du Carillon, sur le trottoir, c'est toujours bondé, il y a des jeunes qui fument en buvant des verres, c'était facile de descendre beaucoup de gens. C'est les jeunes, la vie, le bonheur, l'amitié, qui ont été visés. C'est un quartier bobo, les jeunes sont autonomes, ils profitent de la vie. C'est terrible. J'habite le quartier, venir ici c'est un peu un pèlerinage. De fil en aiguille, on s'aperçoit qu'une amie avait un ami de son fils qui travaillait au Petit Cambodge, qui a pris une balle dans le dos et qui est à l'hôpital juste en face. J'ai rencontré quelqu'un qui disait que la copine de son ami était au Bataclan, elle est morte. On est inquiets. Bien sûr que le vie va reprendre comme avant, dieu merci, la vie l'emporte toujours. Mais ça impressionne, d'autant qu'on a des enfants qui ont cet âge, qui traînent ici.»

Lucie

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«Je suis du quartier. Hier soir, avec mes amis, on était à 300 mètres à peu près, entre copains. On voulait sortir, et là, on a vu tout le monde commencer à courir, des gens en sang. On est touchés, car on est jeunes, ça aurait pu nous arriver. C'est quand même incroyable d'avoir visé un endroit où les gens étaient là pour célébrer la joie. C'est un quartier festif, et c'est dingue, car ils l'ont complètement encerclé, entre République et Bastille. Pourquoi ici ? Je ne sais pas. Il y aura une réaction, il y a eu beaucoup trop de morts, surtout des jeunes qui étaient là pour faire la fête. Je suis venue déposer des fleurs, car il faut montrer aux familles qu'on les soutient, "Je suis Paris". On passe notre temps à se faire attaquer et on reste pacifistes, mais à un moment il faut réagir et tous les buter. Personnellement je n'ose même plus prendre le métro, aller dans un centre commercial... Le pire, c'est que la vie a déja repris, donc clairement ce qu'ils ont fait c'était inutile à part prendre des vies et nous unir encore plus. Les gens vont commencer à se bouger, à réagir.»

Amos

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«J'étais chez moi quand c'est arrivé. Au début, j'ai entendu des sirènes, j'ai allumé la télé et j'ai compris ce qui se passait. Je trouve ça très choquant, car c'est le deuxième événement de ce type après «Charlie Hebdo», je trouve que ça fait beaucoup. J'avais besoin de venir ici, parce que ce boulevard je le vois à la télé depuis hier soir et j'avais besoin de le voir en vrai, parce que c'est mon quartier. Je ne sais pas trop si je dois avoir peur, le gouvernement a dit qu'il fallait rester chez soi, mais il y a beaucoup de gens dans la rue, et j'avais besoin de sortir.»

Sherahazade

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«J'habite ici, juste à côté du Bataclan. Vers 22 heures j'ai entendu des coups de mitraillette, puis d'autres. J'ai regardé par la fenêtre, j'ai vu des gens affolés, la police, le SAMU. Puis ils ont encore tiré, très fort, dans tous les sens. C'est effarant. Il y a quelqu'un qui est mort juste ici, sur le pas de la porte, ça devait être des gens qui se sont sauvés par le boulevard Richard-Lenoir. J'ai eu peur que les terroristes viennent dans l'immeuble. Le gouvernement devrait aller dans certains quartiers, dire aux parents que si leurs enfants tombent là-dedans ils perdront leurs avantages sociaux. Il va y avoir encore des amalgames à l'égard des musulmans. Moi-même je suis musulmane, mais je n'ai rien à voir avec eux. Encore une fois ça va être au bénéfice de Le Pen, et elle ne fera pas mieux. Il y a des musulmans qui ne portent pas le foulard, qui n'ont pas de barbe, qui sont instruits, mais ceux-là on n'en entend jamais parler. C'est aussi le rôle des journalistes de montrer d'autres profils, d'expliquer que ce sont des bandes organisées de terroristes, de gens refoulés sexuellement. Ils ont voulu montrer qu'ils pouvaient frapper une deuxième fois après «Charlie Hebdo». Dans ce quartier, je vois rarement des policiers. Je ne reconnais plus Paris, c'est devenu minable, dangereux. Ils ciblent des civils, de pauvres gens qui passent dans la rue. Si le gouvernement n'est pas plus ferme, on ne s'en sortira pas.»

Benjamin

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«Je suis parti de chez moi une demi heure avant que ça arrive. Entre Charlie et ça, ça fait vraiment beaucoup. Charlie, c'était "on a pas le droit de critiquer l'Islam, on n'a pas le droit d'être flic, d'être Juif", là c'est "on n'a pas le droit de vivre". Au Bataclan, c'était des métalleux, c'est du son, une ambiance bon enfant. Comment on peut être fier de faire ça ? Il n'y a pas plus lâche que ça. Ca me fait penser à des nazis, ils n'ont aucun respect de la vie humaine. Le seul crime de ces gens, c'était de vivre. Je ne pouvais pas rester chez moi, ça s'est passé juste en bas. Ce sont des merdes. Si ce sont des Français, comment peut-on grandir ici et faire ça ? Ils n'ont pas de cerveau. Charlie, ça a changé les choses pendant quelques mois. Ahmed, le policier qui s'était fait tuer, c'était juste en bas de chez mes parents. Il y a eu des fleurs, puis plus rien, même pas une plaque. Faudrait que les gens se réveillent. Mais il y a une grande frustration, j'ai envie de me battre, mais contre qui ? Je suis énervé, mais surtout frustré. J'espère que le gouvernement ne va pas plier et se renforcer.»

Mathilda et Lucie

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«On habite dans le quartier, on étudie ici. Hier on devait être ici, mais finalement on était aux Halles. On est restées barricadées dans un bar puis on est rentrées. Ce matin, on s'est dit qu'il fallait sortir, voir ce qu'il se passe. Voir tous les journalistes c'est un peu étrange. On s'est rendu compte qu'enfermées avec la radio, les smartphones, c'était angoissant. Il fallait qu'on sorte. Dès que tu es dehors, tu vois que les gens vivent. On est ensemble, on discute. On est venues avec une pancarte "la situation est sous contrôle", pour dire que, malgré la présence de la police, ce n'est qu'une apparence. On a eu les attentats en janvier, on en aura d'autres, mais le contrôle sur des mouvements aussi diffus est quasi impossible. Mais on est là, on n'a pas peur, on ne va pas rester cloîtrées chez nous. Le combat, il est dans le fait de reprendre un quotidien, une routine, car si on restait à flipper, ce serait une victoire pour eux. Beaucoup de gens se demandent s'il faut quitter Paris, mais est-ce vraiment sûr ailleurs ?»

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