«Grenelle des violences conjugales» : ce que veulent les associations

En 2018, 121 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.[©Martin BUREAU / AFP]

Le gouvernement organise pour la première fois un «Grenelle des violences conjugales» qui se tiendra à partir du 3 septembre à Matignon. Un rendez-vous attendu avec prudence par les associations, qui réclament des mesures concrètes et des moyens financiers supplémentaires.

Introduit par le Premier ministre Edouard Philippe, ce Grenelle - qui se conclura le 25 novembre pour la Journée contre les violences envers les femmes - réunira les ministres concernés, les acteurs de terrain, les services publics, les associations et familles de victimes.

Chez les associations, l'accueil est mitigé. Dans un message publié sur Facebook, Emmanuel Macron a lui-même reconnu que «la République n’a pas su protéger» ces femmes, rappelant néanmoins que «des solutions existent déjà». Dès lors, pourquoi organiser une énième concertation ?, s’interroge Caroline De Haas, initiatrice du mouvement #Noustoutes.

«C’est étonnant que le gouvernement propose de réfléchir aux solutions alors qu’elles sont connues depuis très longtemps. Les professionnels de santé, du travail social, les experts et les expertes de la prévention sexiste et sexuelle font depuis des années des recommandations et des propositions», estime-t-elle.

«des actions des pouvoirs publics et des financements»

La secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a annoncé une campagne de sensibilisation ainsi qu’une «consultation citoyenne». Pour la militante, il y a un véritable décalage. Alors que «tous les deux ou trois jours une femme meure assassinée par son conjoint ou ex-conjoint, on nous propose une concertation», dénonce-t-elle.

«Il y a un décalage entre l’urgence de la situation et le fait que l’on prenne trois mois pour réfléchir à ces questions-là. Si le Grenelle se limite à une simple réunion et à un plan de communication, ça sera raté», prévient-elle. «On attend des actions des pouvoirs publics et des financements qui vont avec».

«On a besoin de campagne de communication, et non pas d’une compagne de prévention», insiste-t-elle, en prenant comme exemple les attestations de sécurité routière.

«L’éducation à la sécurité routière au collège constitue un enseignement obligatoire, pourquoi ne ferait-on pas pareil sur les violences en mettant en place une attestation que tous les enfants seraient obligés de suivre ? Mais pour cela, il faut des moyens !», martèle-t-elle, en citant l’exemple de l’Espagne, qui a consacré un budget total d’un milliard d’euros dans le suivi et la protection des femmes.

En France, Marlène Schiappa a avancé la somme de 530 millions d’euros pour l’année 2019, dont 79 millions d’euros pour lutter contre les féminicides. Alors que l’on est bientôt à 100 femmes tuées depuis le début de l’année, Caroline De Haas dénonce «un manque d’engagement de la part du président de la République», qui, selon elle, n’a pas fait des violences conjugales une priorité.

«des modifications législatives»

Pour Françoise Brié, directrice générale de la Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF), un réseau de 67 associations qui accompagnent les femmes victimes de violences sur tout le territoire, la loi doit évoluer. «Nous revendiquons des modifications législatives en particulier pour tout ce qui touche à l'autorité parentale, et à la sécurité des femmes et des enfants, notamment au moment de la séparation, pendant laquelle un certain de nombre de femmes subissent encore des violences et sont tuées», explique-t-elle.

Dans le détail, elle préconise «l’introduction dans le code civil d’une définition claire et précise des violences conjugales, l’interdiction de la résidence alternée dans les situations de violences, mais aussi la possibilité pour les femmes de dissimuler leur nouvelle adresse, et celle de l’école de l’enfant», si ces mesures ne sont pas mises en place, ajoute-t-elle, «les femmes sont confrontées à leur agresseur sans arrêt».

Parmi les autres éléments qui seront portés par la FNSF : l'accès et le maintien dans le logement des femmes victimes de violences, le renforcement de tous les dispositifs spécialisés «en améliorant la formation des professionnels mais aussi en multipliant leur nombre dans les structures spécialisées, comme la police, la justice, la santé, mais aussi dans les associations», espère Françoise Brié, qui voit ce Grenelle comme un premier pas positif.

Le manque d’hébergement

«On verra en fonction des objectifs fixés à la suite de ce Grenelle mais avoir des échanges approfondis sur les violences faites aux femmes ne peut pas être négatif. On a déjà eu des rallonges budgétaires, c’est un point important », assure-t-elle, soulignant notamment les moyens supplémentaires accordés au numéro d’écoute 3919, dont le fonctionnement est géré par la FNSF.

Le cabinet de Marlène Schiappa a assuré que 5.985 places d’hébergements dédiées aux victimes existent en France, dont 2.238 créées depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron. Pour Mme Brié, «c’est un pas en avant, mais les places d’hébergement manquent encore». «On demande des centres ouverts 24h/24, qui soient disponibles dès qu’une femme souhaite quitter son domicile», précise-t-elle.

une meilleure prise en charge

Le docteur Ghada Hatem-Gantzer, gynécologue-obstétricienne et fondatrice de la Maison des femmes, qui accueille depuis 2016 les femmes victimes de violences dans l'enceinte de l'hôpital de Saint-Denis (93), estime quant à elle que «prendre le temps de faire un vrai point en interministériel, avec les associations et les fondations privées, est une très bonne chose». «Ensemble on a beaucoup plus d’impact, plus de créativité», affirme-t-elle, en restant prudente quant aux actions qui vont être menées.

En tant que médecin, elle réclame «une prise en charge gratuite du psycho traumatisme de ces patientes avec un certain nombre de séances remboursées», ce qui n’est pas le cas actuellement, ainsi que «plus de facilité pour obtenir du soutien juridique». Enfin, une chose à laquelle la Maison tient beaucoup, «le fait que la police puisse prendre des plaintes directement dans les structures dédiées à l’accueil des femmes victimes de violences».

D’autre part, Ghada Hatem-Gantzer préconise un travail d’analyse sur tous les féminicides et sur les suicides en lien avec la violences, «pour comprendre comment on en est arrivé là».

Pour cela, elle souhaite la mise en place «d’un questionnaire très précis qui reprendra les dossiers de la victime de A à Z», avec notamment le nombre de fois où une main courante a été déposée, les diagnostiques, le nom des spécialistes que les femmes victimes de violences ont rencontrés, le tout, pour «comprendre où est-ce que ça n’a pas été suffisant et anticiper». Une méthodologie régulièrement utilisée en médecine, qui pourrait s'avérer très utile dans ces situations. 

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