Alors que la durée légale de travail hebdomadaire en France a été abaissée à 35 heures depuis le 1er février 2000, 25 ans plus tard, cette loi demeure au cœur des débats. Mais qui travaille véritablement 35 heures en France et combien de temps travaillent en moyenne les Français ?
C’était une petite révolution : promulguée le 13 juin 1998, et mise en application le 1er février 2000 malgré la grande hostilité de l'opposition de droite et surtout celle du Medef, la loi Aubry, du nom de Martine Aubry, ministre de l'Emploi de l’époque et maire de Lille aujourd’hui, a abaissé de 39 heures à 35 heures la durée légale hebdomadaire du temps de travail. Mais selon les chiffres de l’Insee et de l’OCDE, confirmés par plusieurs études, cette loi s’avère plus théorique qu’autre chose pour les salariés.
Selon les chiffres de l’OCDE, le temps de travail en France serait le plus bas en Europe : 664 heures par habitant en 2023 contre une moyenne européenne de 770 heures. Mais de son côté, l’Insee indique que la durée hebdomadaire du travail sans événement exceptionnel (jour férié, congé…) était de 37,1 heures en moyenne en 2022 pour l'ensemble des personnes en emploi en France, et plus précisément de 40,1 heures à temps complet et 22,7 heures à temps partiel. Pour les seuls salariés, cette durée du travail était de 36,2 heures.
Un autre indicateur de l'OCDE qui tient uniquement compte des personnes qui travaillent, et non des heures travaillées rapportées au nombre d'habitants, faisait quant à lui état d'une durée de travail de 38,7 heures par semaine pour un salarié à temps complet. Si ces différences peuvent s’expliquer par les modalités de calcul en fonction des critères retenus, quel que soit le modèle, les 35 heures semblent loin d'être une généralité lorsque l'on parle de temps de travail effectif en France.
70% des salariés travaillent plus de 35 heures
En 2016, une enquête de l’entreprise Randstad, spécialisée dans le recherche d’emploi, démontrait déjà que sur les 54% de salariés sondés qui avaient signé un contrat de 35 heures par semaine, seuls 28,4% ne dépassaient pas cette durée hebdomadaire. Autrement dit, plus de 70% des salariés à plein temps travaillaient plus de 35 heures par semaine. Avec les heures supplémentaires, 28% travaillaient entre 36 et 39 heures par semaine, et 43% plus de 39 heures.
Si l’on s’intéresse à la durée moyenne de travail effectif par groupes socioprofessionnels, les chiffres sont d’autant plus représentatifs. Selon les données de l’Insee, les «Agriculteurs exploitants» travaillent en moyenne 52,5 heures par semaine, contre 43,4 heures pour les «Artisans, commerçants et chefs d’entreprise», 40,9 heures de moyenne pour pour les «Cadres et professions intellectuelles supérieures», 36,5 heures pour les «Professions intermédiaires», 35,7 heures pour les «Ouvriers», et enfin 32,8 heures pour les «Employés».

38,9 heures de durée de travail «habituelle» en 2023
Mais finalement, la durée légale du travail n’est pas la durée réelle : elle comptabilise une règle, plus ou moins précise, mais pas ce qu’effectue réellement chaque salarié. Or, rares sont ceux qui se contentent de 35 heures sans jamais effectuer d’heure supplémentaire. A cet égard, la mesure qu’effectue la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère de l’emploi (Dares) sur la «durée individuelle» et «habituelle» du travail est intéressante.
Via des entretiens individuels, elle demande à chaque personne d’indiquer combien de temps elle a travaillé sur une semaine «normale», sans événement particulier (maladie, par exemple). Elle inclut donc toutes les heures habituellement effectuées, dont les heures supplémentaires régulières. Le résultat est plutôt stable depuis 1990 : à cette époque, les salariés déclaraient 39,6 heures, ils étaient, en 2013, à 39,2 heures, contre 38,9 heures en 2023. Cela reste néanmoins toujours nettement au-dessus de la durée légale.
À noter que selon l'institut Montaigne, 35% des actifs à temps plein disent travailler «souvent ou toujours» le week-end, le soir après 20h et les jours fériés. Ainsi, «si les actifs ne travaillent pas plus longtemps qu'auparavant, ils ont incontestablement le sentiment d'avoir plus de travail sur le même volume horaire prévu», souligne l'institut.
Plusieurs modifications successives
En conclusion, alors que l’idée de réduire le temps de travail pour créer des emplois, augmenter la productivité de l’économie, optimiser l’organisation du travail et améliorer les conditions de vie des salariés, figurait dans le programme de François Mitterrand dès 1981, la loi qui a entérinée en 2000 n'a eu de cesse de voir des régimes dérogatoires introduits, qui n'ont pas permis de constater réellement ses bienfaits ou ses méfaits.
Par exemple avec l’exonération des heures supplémentaires en 2007 ou encore avec la loi Travail, dite «loi El Khomri» en 2016, permettant aux employeurs de pouvoir modifier le temps de travail selon des dispositions moins favorables pour les salariés que celles définies par les accords de branche. Dès lors, la grande majorité des Français travaille, par contrainte ou par choix, plus que les 35 heures légales.
Un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) a toutefois confirmé que la loi Aubry, avant toutes les dérogations apportées par les différents gouvernements successifs, avait permis de créer 350.000 emplois entre 1998 et 2002. Des données confirmées par la Dares.