Dans un contexte social marqué par la montée du nationalisme et de l'antisémitisme, le capitaine Alfred Dreyfus, de confession juive, a été condamné par un tribunal militaire en 1894, accusé à tort d'espionnage au profit de l'Allemagne. Ce procès à charge avait embrasé la France entière et certains députés souhaitent lui attribuer le grade de général à titre posthume.
La société française était au bord de l'implosion. Plus de vingt ans après la défaite contre le royaume de Prusse en 1870, qui avait amené à l'invasion du quart nord-est du pays et l'annexion de l'Alsace et de la Moselle, l'esprit de revanche et le nationalisme étaient de plus en plus présents.
L'antisémitisme en France, sont la croissance s'est accélérée avec la publication du pamphlet «La France juive» de l'écrivain d'extrême droite Edouard Drumont huit ans plus tôt en 1886, est à son paroxysme.
Coupable idéal parce que juif
C'est dans ce contexte très tendu que le contre-espionnage français s'est rendu compte, en septembre 1894, que des documents militaires confidentiels allaient être transmis à une puissance étrangère. Après une enquête interne expéditive au sein de l'armée, un coupable a été trouvé : le capitaine Alfred Dreyfus.
Malgré une absence de preuve, il était le suspect idéal : né en Alsace, près de la frontière franco-allemande, il était également de confession juive. Après une instruction bâclée, Alfred Dreyfus a été arrêté le 13 octobre 1894. Malgré deux journées d'interrogatoires musclés, le capitaine a continué de nier les accusations proférées contre lui. Il a donc été inculpé pour intelligence avec l'ennemi le 15 octobre 1894.
Les journaux d'extrême droite se déchaînent
Le 29 octobre, l'affaire a été révélée dans le journal antisémite d'Edouard Drumont, «La Libre Parole». S'en est alors suivie une campagne ultraviolente visant à dénigrer l'accusé. Le 4 décembre, il est annoncé qu'Alfred Dreyfus est renvoyé devant une juridiction militaire, le Conseil de guerre.
Pendant deux semaines, la presse s'est déchaînée contre lui. «La Libre Parole», «L'Autorité», «Le Journal», «Le Temps» ont dressé des portraits à charge de l'accusé, soutenu par l'Etat-major des armées. Certains journaux ont même profité de l'occasion pour justifier leurs précédentes mobilisations contre la présence des juifs dans l'armée.
Le procès à huis clos s'est ouvert le 19 décembre. Alfred Dreyfus, qui s'y est défendu point par point, clamant son innocence face aux juges, a fait les frais d'une audience partiale. Un dossier secret comportant des lettres truquées a été transmis aux magistrats pendant leur délibéré.
Une contre-enquête initiée par son frère
Le 22 décembre 1894, Alfred Dreyfus a été jugé coupable d'intelligence avec une puissance étrangère et condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée (le bagne), à la destitution de son grade de capitaine et à la dégradation militaire.
#22décembre 1894 - le capitaine Dreyfus est reconnu coupable et condamné au bagne à perpétuité pour espionnage au profit de l'Allemagne.
Un triste épisode de l'histoire française condensé ici en moins de 3 minutes (1985) #JAccuse#AffaireDreyfuspic.twitter.com/pSdREWpKmk— INA.fr (@Inafr_officiel) December 22, 2019
Après une cérémonie humiliante dans la cour de l'Ecole militaire le 5 janvier 1895 ou son sabre d'officier est brisé devant des milliers de soldats, Alfred Dreyfus est transféré en Guyane puis incarcéré à l'île du Diable le 14 avril de la même année.
Dès 1895, son frère, Mathieu Dreyfus, a entamé une contre-enquête sur les zones d'ombre de l'affaire. Il a réussi à convaincre le journaliste Bernard Lazare d'effectuer un travail d'investigation et la presse de gauche a commencé à défendre la révision de procès.
Emile Zola fait exploser l'affaire Dreyfus avec «J'accuse...!»
Si la presse nationaliste et antisémite a lancé une campagne de dénigrement très violente contre les premiers partisans d'Alfred Dreyfus, appelés les dreyfusards, leur enquête a progressé, amenant le lieutenant-colonel Georges Picquart à découvrir des preuves de l'innocence du capitaine envoyé au bagne.
Mais l'affaire Dreyfus a véritablement explosé lorsque Émile Zola, au sommet de sa gloire, a publié dans le journal «L'Aurore» un texte intitulé «J'accuse...!». Sous forme d'une lettre ouverte au président de la République Felix Faure, l'écrivain s'est insurgé contre le traitement de cette affaire et a cité ceux qui, selon lui, ont conspiré contre Alfred Dreyfus.
Le 13 janvier 1898 "J’accuse...!", Émile Zola publie une lettre ouverte accusant les plus hautes autorités d’avoir sciemment fait condamner un innocent, Alfred Dreyfus, de protéger le vrai coupable en se livrant à des manoeuvres les plus basses pour empêcher la vérité d’éclater. pic.twitter.com/rBhwBGfM7s
— Cohérence (@coherence_e) January 13, 2024
Vendu à 300.000 exemplaires, contre 30.000 habituellement, l'article a fait l'effet d'une bombe. Le 15 janvier, «Le Temps» a publié une pétition réclamant la révision du procès d'Alfred Dreyfus, signé par Émile Zola, Anatole France, Marcel Proust, le peintre Claude Monet ou encore le sociologue Émile Durkheim.
La société française coupée en deux
Les dreyfusards et les anti-dreyfusards se sont alors opposés à coup de tribunes interposées et d'invectives publiques. Condamné à un an de prison et une lourde amende pour diffamation en 1898 dans des conditions extrêmement houleuses, Émile Zola et sa défense ont évoqué pendant les audiences toutes les contradictions du procès d'Alfred Dreyfus.
La France était alors divisée en deux, une situation qui a été résumée par une caricature devenue célèbre publiée dans «Le Figaro» le 14 février 1898, intitulée «Un dîner en famille».
Voici les deux fameux dessins de Caran d’Ache parus dans le Figaro, en février 1898.
La France est alors secouée par l’affaire Dreyfus et le caricaturiste restitue en deux tableaux la ligne de rupture qui divise alors profondément la société française. pic.twitter.com/MWGkXAGdeh— The Polymath (@ThePolymath01) May 27, 2025
Le 3 juin 1899, la Cour de cassation a cassé le jugement condamnant Alfred Dreyfus après des mois de campagne de dénigrement contre les magistrats opéré par les journaux d'extrême droite. Un second procès s'est ouvert le 7 août 1899 dans un climat de tensions extrêmes à Rennes : la ville est assiégée et des violences ont éclaté aux abords du palais de justice.
Une grâce et une loi d'amnistie pour acheter la paix sociale
Fernand Labori, l'un des avocats d'Alfred Dreyfus, s'est même fait tirer dessus par un antidreyfusard alors qu'il se rendait vers le tribunal. Si le capitaine a de nouveau été condamné, il a finalement été gracié par le président du Conseil Pierre Waldeck-Rousseau le 19 septembre 1899.
Le 19 septembre 1899, Alfred Dreyfus est gracié. Le célèbre "J’accuse" d'Émile Zola a permis qu'il soit rejugé et libéré. #CeJourLàpic.twitter.com/YjVGDQNrZI
— Ministère de la Culture 🇫🇷 (@MinistereCC) September 19, 2017
Une loi d'amnistie générale couvrant «tous les faits criminels ou délictueux connexes à l'Affaire Dreyfus ou ayant été compris dans une poursuite relative à l'un de ces faits», a également été votée la même année, au grand dam des dreyfusards qui auraient voulu que les auteurs du complot soient poursuivis.
Les tensions se sont néanmoins apaisées et la réhabilitation d'Alfred Dreyfus s'est lentement opérée. La Cour de cassation a annulé la seconde condamnation du militaire le 12 juillet 1906, reconnaissant de fait son innocence.
Réintégré dans l'armée et décorée de la Légion d'honneur le 21 juillet 1906 avec le grade de commandant, Alfred Dreyfus a pris sa retraite militaire en 1907. Officier de réserve, il a été mobilisé en 1914 à l'occasion de la Première Guerre mondiale.
Affecté au Chemin des Dames en 1917, puis à Verdun en 1918, il a terminé la guerre avec le grade de lieutenant-colonel et a été promu officier de la Légion d'honneur. Il est décédé le 12 juillet 1935 à l'âge de 76 ans dans l'indifférence générale.