Iran: les dessinateurs de presse jonglent entre les "lignes rouges"

Hadi Heidari, dessinateur de presse iranien pour Shargh, devant les locaux du quotidien, le 2 juin 2013 à Téhéran [Behrouz Mehri / AFP] Hadi Heidari, dessinateur de presse iranien pour Shargh, devant les locaux du quotidien, le 2 juin 2013 à Téhéran [Behrouz Mehri / AFP]

Les dessinateurs de presse iraniens doivent jongler entre les "lignes rouges floues" qui encadrent la campagne pour l'élection présidentielle du 14 juin, une période pourtant propice à une certaine liberté de ton.

Auparavant, "la période (préélectorale) était marquée par une liberté relative, parfois d'un degré surprenant car on pouvait toucher à tous les sujets", assure à l'AFP Jamal Rahmati, 40 ans, directeur artistique du quotidien modéré Etemad.

Mais cette année, "l'atmosphère est lourde et nous marchons dans un champ de mines", souligne Hadi Heidari, 33 ans, l'une des plus grandes signatures de la presse iranienne qui travaille pour le quotidien réformateur Shargh.

"Pas touche"

Plusieurs de leurs confrères, de tous bords politiques, n'ont pas souhaité s'exprimer sur leur couverture des élections.

En Iran, une satire du régime, de ses hauts responsables ou du président peut entraîner une fermeture et des peines de prison. La répression s'est accrue depuis 2009 et les manifestations de masse contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Selon le Comité de protection des journalistes (CPJ), 45 journalistes étaient en prison en Iran début décembre 2012.

"On peut avoir un problème pour n'importe quel sujet car la limite n'est pas clairement définie", explique M. Rahmati, qui ne doit pas "donner d'interprétation sombre de la situation du pays".

Hadi Heidari, dessinateur de presse iranien pour Shargh, sur le toit des locaux du quotidien, le 2 juin 2013 à Téhéran [Behrouz Mehri / AFP]
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Hadi Heidari, dessinateur de presse iranien pour Shargh, sur le toit des locaux du quotidien, le 2 juin 2013 à Téhéran

"Mais c'est quoi, une +interprétation sombre+?", lance-t-il.

L'Iran, soupçonné de chercher à fabriquer la bombe atomique, est sous le coup de sévères sanctions internationales qui ont provoqué une crise économique. Le pays, allié régional de Bachar al-Assad, est également accusé d'intervenir militairement dans le conflit syrien. Le régime a aussi assuré qu'il empêcherait toute contestation lors du scrutin.

"Officiellement, nous devons travailler dans le cadre des libertés prévues par la Constitution, avec des interdits comme le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, ou l'armée, explique Hedi Heidari. Mais il existe une loi non écrite, une +ligne rouge floue+. Quand un sujet d'actualité est sensible, cette loi nous dit +pas touche+".

Jamal Rahmati évoque notamment l'interdiction d'évoquer la hausse du prix de la volaille, affirmant qu'il n'aurait "jamais cru que le poulet deviendrait une ligne rouge".

Même le président Ahmadinejad, qui pourtant ne peut pas briguer un troisième mandat, est impossible à dessiner, ajoute M. Heidari qui avait pu publier sa caricature en 2009.

Conseils

L'ayatollah Khamenei a donné fin avril ses conseils aux médias pour les élections. Ils doivent "encourager la population à choisir correctement, critiquer de façon logique, ne pas publier n'importe quelle information", a-t-il notamment énoncé.

Mohammad Jafar Mohammadzadeh, vice-ministre de la Culture chargé de la presse, a aussi averti que le ministère allait "accroître sa surveillance des médias ces deux prochains mois".

Hadi Heidari, dessinateur de presse iranien pour Shargh, dans les locaux du quotidien, le 2 juin 2013 à Téhéran [Behrouz Mehri / AFP]
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Hadi Heidari, dessinateur de presse iranien pour Shargh, dans les locaux du quotidien, le 2 juin 2013 à Téhéran

Mais la liberté de la presse s'est invité dans le débat. "Interdire des journaux, empêcher la publication d'un livre ou la projection d'un film, ce sont des choses à corriger", a affirmé mercredi le candidat réformateur Mohammad Reza Aref. Le modéré Hassan Rohani a lui plaidé pour la liberté de la presse et des médias afin de lutter contre la corruption. Mais pour Saïd Jalili, conservateur et proche du Guide, le fait de "fermer deux journaux" ne veut pas dire qu'il n'y a pas de liberté de la presse.

Pour se protéger de la censure et des poursuites, les quotidiens ont engagé des "conseillers juridiques". Hadi Heidari avoue décider lui-même de ne pas soumettre un dessin. "L'autocensure est une maladie mais il faut vivre avec", regrette-t-il.

"En Iran, en raison de la situation économique et politique actuelle, le dessinateur de presse doit faire intervenir beaucoup de symboles. Son dessin est plus efficace car il va plus en profondeur, mais il donne lieu à de multiples interprétations", explique le dessinateur.

Un de ses croquis avait été considéré comme une insulte aux vétérans de la guerre Iran-Irak et provoqué la fermeture du quotidien en septembre 2012.

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