La guerre met fin au bouillonnant printemps des arts libyen

L'artiste peintre libyenne, Najla al-Fitouri, et son mari le peintre Youssef Ftis dans leur atelier à Tripoli, le 12 septembre 2015 [MAHMUD TURKIA / AFP] L'artiste peintre libyenne, Najla al-Fitouri, et son mari le peintre Youssef Ftis dans leur atelier à Tripoli, le 12 septembre 2015 [MAHMUD TURKIA / AFP]

La chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011 avait suscité l'euphorie chez les artistes libyens longtemps censurés, mais quatre ans plus tard la guerre civile a brutalement mis fin à ce printemps culturel.

 

"Aujourd’hui, nous avons perdu toute source d'inspiration. Le moment n’est pas propice à la création", déplore Marii Tillissi, artiste peintre quinquagénaire connu pour ses toiles hyperréalistes. Dans un pays déchiré par les combats entre factions rivales et une société qui se referme sur elle-même, les artistes sont entrés en hibernation forcée.

La galerie d'art, Dar al-Founoun (Art House), située sur une grande artère du centre-ville de Tripoli, le 9 septembre 2015 [MAHMUD TURKIA / AFP]
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La galerie d'art, Dar al-Founoun (Art House), située sur une grande artère du centre-ville de Tripoli, le 9 septembre 2015
 

A Tripoli, capitale de plus d'un million d'habitants, il n'y a plus aujourd'hui qu'une seule galerie d'art, Dar al-Founoun - Art House. Située sur une grande artère du centre-ville, à quelques pas de ce qui fut le palais du Roi Idriss, elle passe presque inaperçue pour ceux qui ne la connaissent pas.

 

Dernier refuge

Après la fermeture des autres galeries, elle est devenue le dernier refuge pour les artistes qui s'y retrouvent pour échanger autour d’un café ou d’un thé. "Entre les coupures d'électricité et d'eau, les pénuries d'essence et le départ de nombreux artistes avec leurs familles à cause de l'insécurité, il est difficile d'organiser des activités culturelles dans le contexte actuel", reconnaît Emad Bash-Agha, directeur des relations publiques d'Art House. "Tout est au ralenti à Tripoli depuis plus d'un an, si ce n'est au point mort", ajoute-t-il. "C'est bien plus qu'une pause", confie à l'AFP l'un des fondateurs d'Art House, Khalifa al-Mahdaoui.

Le peintre libyen, Youssef Ftis, dans son atelier à Tripoli, le 12 septembre 2015 [MAHMUD TURKIA / AFP]
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Le peintre libyen, Youssef Ftis, dans son atelier à Tripoli, le 12 septembre 2015
 

 

Les espoirs étaient pourtant immenses après la chute de Mouammar Kadhafi. Durant des années, le dictateur avait coupé les ailes des artistes, forçant toute création à servir sa gloire. Des inspecteurs du régime, arborant de fausses montres de marques à l'effigie de Khadafi et des chaussures en faux python, apparaissaient ainsi dans les galeries avant les vernissages pour vérifier le contenu des expositions, se souviennent des artistes. Le régime privilégiait l'art réaliste jugé moins subversif et contestataire que l'art abstrait. Nombre d'artistes furent contraints à l'exil. D'autres pratiquèrent à contre-coeur l'autocensure.

 

Effervescence

Dans les années 1990, le fils de Kadhafi, Seif el-Islam, s'enticha de peinture et de poésie et poussa son père à desserrer l'étau sur les arts. Mais la véritable libération eut lieu à la chute du dictateur. "Le monde des arts en Libye a alors connu une telle effervescence créative. Du jamais vu!", se souvient Marii al-Tillissi. Les Tripolitains, artistes ou pas, s'adonnèrent au street art, couvrant les murs de leurs villes de graffitis à la gloire de la Libye. Expositions, conférences et salons culturels se multiplièrent.

Impressionnée par ce bouillonnement créatif, l'organisation Noon Arts fondée par Najlaa Elageli, une Libyenne vivant à Londres, a permis à des artistes comme la peintre Najla al-Fitouri et la céramiste Hadia Gana de continuer à exposer largement à l'international. A Tripoli, Doshma, étonnante galerie/café dédiée à l'art contemporain ouvrit ses portes en 2013 dans un bâtiment d'avant-garde alliant un container orange, utilisé durant la Révolution contre Kadhafi, à de grands espaces vitrés --symboles de transparence-- et un toit d'aluminium en forme d'arche. Les fondateurs de Doshma, Muftah Abudjaja, et l'association Libya Design y exposèrent douze artistes contemporains émergents.

 

Fin de 40 ans de dictature

Mais Doshma a dû fermer ses portes il y a un an, quand le pays a plongé dans la guerre civile. Le gouvernement reconnu par la communauté internationale fut chassé de Tripoli vers l'est du pays par une coalition de milices "Fajr Libya" qui prit le pouvoir à Tripoli. Outre les combats entre ces autorités rivales, le pays est devenu une base pour les jihadistes de l'Etat islamique. Ironiquement, 2014 qui voyait Tripoli désignée capitale arabe de la culture par la Ligue arabe a marqué la fin de l'euphorie créative. Diplomates et expatriés sont partis. Or, ils étaient les principaux acheteurs d'art, souligne Najla al-Fitouri artiste peintre libyenne d'une trentaine d'années, mariée au peintre Youssef Ftis. Explosions de couleurs et de joie, ses oeuvres sur les femmes libyennes ont sillonné la Méditerranée et l’Europe.

En 2011, les artistes libyens semblaient avoir pris leur revanche sur 40 ans de dictature et pouvoir laisser libre cours à leur créativité. Aujourd'hui, ils ne sont plus si sûrs de cette victoire. Najla et son époux Youssef veulent pourtant croire en l'avenir. Même si le conflit les prive d'exposition, ils continuent de créer dans l’intimité de leur atelier, au sous-sol de leur maison. Et Noon Arts a sélectionné 140 artistes libyens contemporains qui seront exposés à l'étranger l'année prochaine par la Fondation Benetton dans le cadre du projet Imago Mundi, cartographie de la création artistique dans le monde.

 

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