Elections en Inde : «Narendra Modi demeure favori»

L'actuel Premier ministre de l'Inde, Narendra Modi, brigue un nouveau mandat, après quatre années aux pouvoir [Indranil MUKHERJEE / AFP]

La plus grande démocratie du monde s’apprête à voter. A partir de jeudi 11 avril, et pendant six semaines, 900 millions d’Indiens doivent se rendre aux urnes pour élire leurs députés à la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement de l’Inde.

L’actuel Premier ministre, Narendra Modi, élu triomphalement en 2014, reste favori pour briguer un nouveau mandat, malgré la multiplication des attaques contre les minorités musulmanes et un bilan en demi-teinte.

Charlotte Thomas, politiste et directrice du programme Asie du sud du réseau de chercheuses et chercheurs Noria, auteur de «Pogroms et ghetto : les musulmans dans l'Inde contemporaine», analyse les enjeux de cette élection. 

Qu’est ce qui fait la spécificité d’une élection en Inde ?

L’Inde compte 900 millions d’électeurs : il y a donc plus de votants en Inde que d’habitants dans l’Union européenne. Les élections sont donc organisées sur six semaines afin de permettre à tout le monde de voter en évitant la cacophonie.

Dans un pays où une large partie de la population est analphabète, des dispositifs particuliers sont mis en place. Chaque parti est représenté par un symbole – le lotus pour le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou, ou la main pour le Parti du Congrès, principal parti d’opposition – pour que chaque électeur puisse discerner les partis en présence.  

Mais globalement, les Indiens se mobilisent : 66% des électeurs ont voté en 2014. La politique apparait encore comme un levier d’action essentiel dans la vie publique indienne.

L’actuel Premier ministre Narendra Modi est-il en position de briguer un second mandat ?

Il demeure favori, car son groupe politique, le BJP est le parti qui donne le tempo de la campagne.

D’abord, il impulse une forte dynamique identitaire. Dans l’idéologie nationaliste du parti, seuls les hindous figurent parmi les citoyens légitimes indiens, tandis que musulmans et chrétiens sont particulièrement discriminés. La rhétorique des nationalistes hindous alimente des sortes de milices à l’origine de lynchages en pleine rue de chrétiens et de musulmans et meurtres de musulmans. Ces groupes jouissent d’un laisser-faire et d’une impunité totale.

Ensuite, sa communication est verrouillée. Narendra Modi ne donne jamais de conférence de presse, il n’y a pas de débat contradictoire possible avec le Premier ministre. Il tweete beaucoup, il a créé sa propre chaîne de télévision, sa propre émission de radio, et une application à son effigie pour s’adresser directement au peuple.

Du côté des médias, la presse indienne est majoritairement tenue par des grands groupes industriels, proches du premier ministre. Même les journaux plutôt de droite se font rappeler à l’ordre s’ils osent avoir une voix un peu critique.

Pourtant après quatre années au pouvoir, son bilan semble contesté ?

Jusqu’en 2017, sa réélection était complètement acquise, même la majorité absolue qu’il avait obtenue après sa victoire triomphale aux dernières élections, en 2014. Mais depuis, le bilan de Narendra Modi est contesté. Il a enchaîné plusieurs semi-échecs lors des dernières élections régionales et deux gros morceaux de son électorat se sont effrités. D’abord, il n’a pas pu remplir ses promesses de campagnes vis-à-vis des paysans, auprès de qui il s’était engagé à verser un salaire minimum.

Et ensuite, les basses castes, victimes de lynchages pour leur régime alimentaire à base de viande, se sentent flouées. Narendra Modi reste favori, mais il n’obtiendra pas le même plébiscite qu’en 2014, et probablement pas la majorité absolue.

L’opposition arrive-t-elle à se faire entendre ?

Elle existe mais elle peine à s’imposer. Le programme politique du Parti du Congrès, le principal parti d'opposition, a pourtant une vraie profondeur, avec des mesures solides et novatrices : son leader Raul Gandhi défend l’idée d’un revenu minimum universel et promet de s’attaquer aux problèmes structurels de l’Inde, notamment le développement des transports et des infrastructures sanitaires.

Mais ce dernier n’a pas le charisme d’un Narendra Modi. A l’inverse du parti BJP, qui défend un fort récit idéologique, le Parti du Congrès n’arrive pas à promouvoir sa vision d’une Inde séculariste, c’est-à-dire reconnaître à tous, hindous, musulmans et chrétiens, les mêmes droits. Le Parti n’arrive pas à imposer une vraie défense des minorités, car il a conscience que c’est un discours beaucoup plus difficile à faire entendre qui peut lui coûter des électeurs.

De plus, l’opposition est un peu fragmentée. Au-delà du Parti du Congrès, il existe une myriade de partis régionaux. On peut s’attendre à de nombreuses triangulaires dans plusieurs Etats, avec des partis de gauche qui viennent concurrencer Raul Gandhi.

La récente escalade militaire entre l’Inde et le Pakistan, va-t-elle peser dans cette élection ?

C’est presque un cadeau pour Narendra Modi. L'attentat de Pulwama, le 14 février dernier, lui a permis de renforcer un axe sécuritaire très présent dans son programme. Jamais l’Inde n’avait été aussi loin dans l’escalade de tensions qu’en février : c’était la première fois que l’armée menait une frappe aérienne contre son frère ennemi au-delà de la zone contestée du Cashmere.

Cet événement a permis une nouvelle fois de fermer la porte à l’opposition. Toutes les questions du Parti du Congrès sur la manière de gérer ce conflit ont été mises sous le tapis. Car questionner le gouvernement nationaliste, c’est remettre en doute la nation elle-même et la sécurité nationale.

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