Emmanuel Macron a annoncé ce samedi 7 juin qu’il effectuera une visite officielle au Groenland le 15 juin prochain pour y «renforcer la coopération» avec ce territoire danois, convoité de longue date par le président des Etats-Unis, Donald Trump, pour ses ressources et son aspect stratégique.
Un bout de terre d’un peu plus de 2 millions de km2 pour moins de 57.000 habitants au cœur d’un grand jeu polaire opposant les ambitions américaines, russes et nouvellement chinoises, à l’heure où les tensions se cristallisent en Arctique. Fort d'un pouvoir retrouvé en janvier dernier, le locataire de la Maison Blanche n'a eu de cesse d'enchaîner les déclarations choc ces dernières semaines, menaçant d'annexer tous azimuts le Canada mais aussi le Groenland.
Territoire éminemment stratégique de l’Arctique, l'immense île représente aujourd'hui un enjeu d'envergure pour l’Union européenne et plus généralement pour les États intéressés par la région, notamment face aux retombées peu contrôlables d’une indépendance qui s’esquisse à grands traits depuis ces dernières années.
Le président français, Emmanuel Macron, a annoncé ce samedi 7 juin qu’il effectuera une visite officielle au Groenland le 15 juin prochain afin de "renforcer la coopération" avec ce territoire autonome du Danemark, convoité depuis de nombreux mois par le président des Etats-Unis, Donald Trump.
À la fin du mois d’août 2019, Donald Trump avait déjà annoncé son intention d’acquérir le Groenland. Une volonté qui a laissé place à peu d'actes depuis, avant de ressurgir le 22 décembre dernier : «pour des raisons de sécurité nationale et de liberté dans le monde, les États-Unis d'Amérique estiment que la possession et le contrôle du Groenland sont une nécessité absolue.» Mais pourquoi maintenant ?
Si les regards semblent actuellement rivés vers les droits de douane imposés au monde entier par Donald Trump ou encore la guerre en Ukraine, en coulisses, les puissants placent leurs pions dans le but d'élargir leur hégémonie dans un secteur de plus en plus crucial pour l'avenir. Ainsi, le président chinois Xi Jinping ne cache pas sa volonté de s'emparer de Taïwan en 2027, pour asseoir sa domination sur les terres rares dans le monde. Des intentions auxquelles ne pourraient s'opposer aucun pays, d'après Romuald Sciora, chercheur associé et directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).
«Taïwan n’est pas reconnu comme un État indépendant et libre, ni par les Etats-Unis, ni par l’UE ou par l’ONU. Si demain, au niveau du droit international, Xi Jinping envahissait Taïwan, légalement il a le droit. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est commettre des exactions et des crimes de guerre. Les Américains s’abriteront derrière le fait que Taïwan n’a jamais été reconnu comme un État et que c’est une affaire intérieure à la Chine. Peut-être que les Européens et Washington montreront un peu les muscles, qu’il y aura des tensions, mais cela s’arrêtera là», a-t-il estimé auprès de CNEWS.
Les terres rares, le nerf de la guerre
La Chine représente à elle seule environ 69 % de la production mondiale de minerais de terres en 2023, selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS). Loin derrière, on trouve les États-Unis (12 %), la Birmanie (11 %) et l’Australie (5 %).
Et pour combler ce fossé colossal en assurant leur développement économique à long terme et leur avance dans l’intelligence artificielle, les Américains ont besoin du Groenland coûte que coûte. Selon diverses études, l’île possèderait la 9e réserve mondiale d’uranium indispensable pour une énergie à bas coût décarbonée et la 5e réserve mondiale de terres rares, notamment du dysprosium.
Une ressource particulièrement stratégique pour l’industrie du digital du fait de ses propriétés magnétiques, ce qui augmente la résistance aux hautes températures des batteries et des panneaux solaires. Les États-Unis ainsi que la Chine n’en possèdent pas dans leur propre sol. Autre atout, cela permettrait aux Américains de mettre la main sur d’importantes réserves d’hydrocarbures. Selon une étude du service géologique des États-Unis de 2008, le Groenland recèlerait plus de 31 milliards de barils équivalent pétrole d’hydrocarbures. Cela conforterait leur statut de premier producteur mondial de pétrole et de gaz, le temps presse.
«Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Groenland est une route maritime capitale pour la sécurité des Etats-Unis et qui est très empruntée par la Russie, mais aussi de plus en plus par la Chine. Stratégiquement, c’est un emplacement capital, sans compter qu’il est important pour les Américains d’y avoir des bases où ils peuvent entreposer des missiles nucléaires», a aussi rappelé Romuald Sciora. Enfin, la base américaine de Pituffik (anciennement Thulé), implantée à l’extrême nord de l’île, constitue un point d’ancrage stratégique incontournable pour contrer la menace grandissante des sous-marins russes opérant dans les profondeurs de l’océan Atlantique.
Une faisabilité à justifier
«Il y a des règles concernant l’UE pour préserver certaines ressources naturelles, qui empêchent l’exploitation du grand Arctique. C’est ce qui fâche Donald Trump et qui justifie à ses yeux le fait qu’il voudrait acheter ou annexer le Groenland pour pouvoir avoir accès à toutes ces ressources naturelles, puisqu'il fait évidemment fi de tous les enjeux environnementaux», poursuit l'expert. D'autant plus que l'extraction des terres rares demande des moyens importants et très polluants. La fonte de la banquise pourrait simplifier les démarches.
Néanmoins, le directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l'IRIS juge que «rien ne justifie ce que dit Donald Trump depuis ces dernières semaines. Les Etats-Unis ont déjà une base militaire d’importance au Groenland. Le gouvernement danois sera tout à fait prêt à élargir son partenariat avec les Etats-Unis. Une fois encore, le Danemark et le Groenland font partie de l’Otan et de l’UE, les liens avec les Etats-Unis sont très étroits et donc au niveau géostratégique, ce que dit Donald Trump est assez hypocrite.»
«Il n’y aurait aucun problème pour le Groenland à autoriser les Etats-Unis à déployer plus de militaires et à créer plus de bases. La protection américaine est capitale pour le Groenland, le Danemark et aussi pour l’UE. Ces enjeux stratégiques qui justifieraient pour Trump une annexion du Groenland, seraient hypocrites et cacheraient la vérité : celle de vouloir montrer qu’il y a un shérif en ville», a-t-il conclu.