Le Tournoi des 6 Nations 2026 s’embrase dès l’ouverture avec une affiche royale. Ce jeudi soir, la France, favorite à sa propre succession, accueille l'Irlande. Analyse du choc inaugural et souvenirs de terrain... L'ancien international tricolore Cédric Heymans se confie à CNEWS dans un entretien riche et habité.
Un duel au sommet pour entamer la défense de sa couronne. La France s'avance avec le costume de favori au moment d'accueillir sur ses terres dionysiennes l'Irlande, ce jeudi, lors du premier match du Tournoi des 6 Nations 2026. Un match capital pour les Bleus que décrypte pour CNEWS Cédric Heymans. L'ailier international (59 sélections), passé par le Stade toulousain et l'Aviron bayonnais, revient sur les choix forts du sélectionneur français et se replonge dans ses années de joueur, non sans émotion.
Comment voyez-vous ce match d’ouverture face à l’Irlande ?
C’est toujours compliqué de rentrer dans le tournoi, et ce, même si les joueurs ont été mis à disposition de Fabien Galthié depuis une dizaine de jours. Un premier match, contre n’importe quel adversaire, est toujours piège. Il faut rentrer dans un niveau d’intensité rare, d’autant plus quand se dresse devant vous l’Irlande. Même si le XV du Trèfle arrive au Stade de France amoindri avec un effectif décimé, il n’en reste pas moins un adversaire coriace.
A nous de bien rentrer dans cette rencontre. Je pense que les joueurs sont avertis. On se rappelle la déroute d’il y a deux ans au Vélodrome (17-38 pour l’Irlande, ndlr) où le XV de France est apparu sans solution face au rouleau compresseur irlandais.

Maintenant, quelle stratégie va-t-on aborder ? Va-t-on privilégier l’occupation ? A dire vrai, nous sommes quelques-uns à demander à voir davantage de jeu que d’occupation. Et c’est ici le vrai défi, c’est celui du jeu. Comme souvent face à l’Irlande, il va falloir être capable de les sevrer de ballon pour éviter qu’ils commencent à développer leur jeu très rodé. Un rugby, il faut le reconnaître, plus huilé, millimétré que le nôtre. Si on arrive à proposer différentes formes de jeu en alliant le jeu au pied, l'attaque ballon en main, et surtout la discipline, je pense que ce match ne peut pas nous échapper. Sur les rampes de lancement (mêlée, touche), le XV de France fera jeu égal avec l’Irlande. Mais là où on peut le faire très mal, c’est dans le désordre.
En tant que tenants du titre, les Bleus ont la pression du favori, cette obligation de sortir victorieux du tournoi, et pourquoi pas avec la manière en s'adjugeant le Grand chelem (5 victoires sur 5). D'autant qu'on est à un virage, à moins de deux ans de la Coupe du monde. Ce tournoi va être révélateur du niveau.
Gaël Fickou, Grégory Alldritt, et Damian Penaud, 215 capes cumulées mises de côté… Comprenez-vous le choix de Fabien Galthié ?
Je suis pour la sélection de l’homme en forme. Néanmoins la non-sélection de Damian Penaud me surprend davantage. Gaël Fickou, malgré son expérience, fait face à une concurrence redoutable. Le banc des remplaçants composé de six avants et seulement deux trois-quarts a condamné de fait Gaël, qui ne peut couvrir que deux postes (centre, ailier).
De son côté, Gregory Alldritt paie la méforme de son club du Stade rochelais. Automatiquement, il est moins en vue que d’autres qui officient dans des clubs qui performent. Damian Penaud est dans un grand club (Union Bordeaux Bègles), qui tourne bien. Lui-même reste sur ses standards : il envoie du jeu, il a diversifié sa palette en faisant marquer ses coéquipiers. C’est le recordman d’essais en équipe de France. Le choix de le mettre de côté est donc plus discutable.
Fabien Galthié envoie un message : personne n'est intouchable
Tout dépend ce qu’on lui reproche. Si on s’étonne aujourd’hui que Damian Penaud n'est pas le plus gros défenseur, cela fait un moment qu’on le sait. Reproche-t-on sa friabilité sur les ballons hauts ? Peut-être. Son compère sur l’autre aile, Louis Bielle-Biarrey, est très efficace dans ce domaine et on sait que c’est un mal français. Ainsi, la sélection de Théo Attisogbe à la place de Penaud n’est pas anodine. Le Palois, même s’il est très jeune, est en avance dans ce secteur de jeu. C’est un arrière de formation, il a même joué demi d’ouverture : une polyvalence qui plait à Fabien Galthié.
Je suis pour que l’on teste des nouveaux joueurs. Mais sommes-nous en position de nous priver de notre meilleur marqueur de l’histoire ? Fabien Galthié prend un pari avec ce choix. Et il envoie un message : personne n’est intouchable.
Est-ce le tournoi du déclic pour Matthieu Jalibert avec les Bleus ?
Ça fait deux ans que Matthieu Jalibert a eu le déclic. Fabien Galthié se refusait à le mettre. Et pour ce tournoi 2026, il y avait une forme d’évidence avec la blessure de Romain Ntamack. Le Bordelais est remarquable depuis la saison passée et le titre en Coupe d’Europe.

Il est efficace, incisif, il a durci son jeu en réussissant à passer du choix au froid sans perdre en qualité. À 27 ans, et comme il le reconnaît lui-même, il a gagné une maturité dans son jeu qui permet à ses qualités individuelles de servir le collectif.
Que pensez-vous de l’association entre Antoine Dupont et Matthieu Jalibert ?
Je suis content de savoir qu’il parle le même rugby. Et c’est Antoine Dupont lui-même qui l’a reconnu. C’est une très belle association (12 matchs joués ensemble, avec un ratio de 75% de victoires). Mettez-vous à la place des Irlandais. Le danger vient de partout. Aux ailes avec Bielle-Biarrey, à l’arrière où Thomas Ramos peut sanctionner une faute par une pénalité tapée à n’importe quel endroit du terrain.
Et donc vous avez aussi un Jalibert, totalement incontrôlable sur le terrain, capable de faire basculer un match à lui tout seul. Et Dupont, qui à tout moment peut créer une brèche. Je rêverais de voir une ligne de trois quarts avec Dupont, Jalibert, Ntamack, Depoortère, Bielle-Biarrey, Penaud et Ramos. On a des joueurs individuellement incroyables. Le vrai défi est de réussir à les faire jouer ensemble.
Quel regard portez-vous sur l'éclosion du Toulousain Kalvin Gourgues ?
Il est fabuleux. Je pense qu’il peut nous emmener ce coup de sang, d’électricité qu’on a besoin au milieu du terrain. Il est mature, il est très discipliné pour son jeune âge (20 ans, ndlr).

Il est le centre dont on avait besoin. Il me fait penser à Xavier Garbajosa avec ce punch, cette envie, cette rage. C’est un garçon qui aurait dû éclore il y a de cela un an et demi, mais qui, malheureusement, a été retardé par une blessure. Un garçon plein de résilience.
Le rugby français vit-il actuellement son âge d’or ?
Quel sélectionneur a eu un vivier de joueurs aussi important ? Aucun. Fabien Galthié peut doubler, tripler les postes sans perdre en qualité. C’est aussi pour ça qu'il a une certaine pression. C’est la plus belle équipe de France depuis un moment. Et la formation française n'est pas inhérente à cela. Elle n’a jamais été aussi performante, on le voit à travers les U20.
On a une génération dorée. A elle de concrétiser son potentiel par des victoires et des trophées. Il nous reste deux ans de travail pour formater cette équipe et l’emmener sur le toit du monde.
Le 1er avril 2000 contre l'Italie, vous honorez votre première sélection avec le maillot de l'équipe de France. Quelles sensations traversent votre corps et que représente le Tournoi des 6 Nations, vous qui avez été de l’épopée victorieuse de 2004 ?
C’est une sensation indescriptible. Quand on est gamin, on rêve tous de fouler un jour une pelouse de rugby, et encore plus de jouer une rencontre du tournoi. J’ai été bercé, éduqué à regarder Serge Blanco à la télévision les samedis et dimanches après-midi. C’est ça le Tournoi. Et quand tu as la chance de le jouer et de soulever le trophée, c’est juste du bonheur, une fierté immense.

Il y a un tel engouement pour les joueurs mais aussi tous les Français fans du ballon ovale. Certes tu représentes la France, mais le Tournoi va au-delà. Tu portes ce maillot pour ton club, ta formation. C’est une tradition. Regardez, les tournois des jeunes sont reportés ou décalés pour pouvoir voir l’équipe de France. Ce n'est pas anodin. La Terre, le rugby s’arrêtent de tourner durant le Tournoi des 6 Nations.