À l’occasion du Rolex Monte-Carlo Masters, CNEWS est allé à la rencontre de Marc Maury. Speaker du circuit ATP depuis 31 ans, il est celui qui fait vibrer le public au rythme des annonces officielles. Dans cet entretien exclusif, ce touche-à-tout se confie sur son parcours singulier, les coulisses de son métier et son attachement à ce rendez-vous incontournable du tennis mondial.
Une clameur, une signature, presque une madeleine sonore pour tous les amateurs de tennis. Que l’on soit fidèle de la petite balle jaune ou simple spectateur d’un après-midi, impossible de ne pas reconnaître cette voix grave, ample, magnétique, qui précède l’entrée des géants sur les courts. Derrière cette intonation devenue culte se cache Marc Maury, un homme au parcours aussi riche que singulier.
Né d’un père cantalou et d’une mère parisienne, il passe une partie de son enfance en Algérie, entre 1966 et 1975, où il découvre l’athlétisme. Décathlonien et perchiste prometteur, plusieurs fois sacré champion d’Algérie chez les jeunes, il cultive très tôt le goût de l’effort et de la scène. De retour en France, il troque les pistes pour les terrains de rugby. Professeur d’éducation physique, il aurait pu suivre une trajectoire toute tracée. Mais chez lui, le corps ne suffit pas : il y a aussi la voix. Car Marc Maury possède un timbre, une présence, un souffle.
À la vingtaine, il s’ouvre au théâtre, suit des cours d’art dramatique, joue sur les planches, devant les caméras, explore d’autres scènes. Peu à peu, tout converge : le sport, le rythme, l’interprétation. Le micro devient son terrain de jeu. Speaker, il impose immédiatement son style : une diction précise, une puissance maîtrisée, une capacité rare à faire monter la tension en quelques syllabes. C’est au cœur du Monte-Carlo Country Club, dans un écrin d’exception, que nous l’avons rencontré, samedi, entre deux matchs.
Après tant d'années à faire ce métier, ressentez-vous toujours la même excitation au moment de fouler la terre battue ?
«Si jamais je n'ai pas envie d'être là, je le sens. Autant aller à la pêche et arrêter tout de suite si ces sensations disparaissent. Le matin, je me réveille, je suis heureux d'aller bosser, parce que ce n'est même pas un travail. Je suis là où je voulais être étant gamin. C'est une passion, un rêve éveillé que de côtoyer les plus grands sportifs dans leurs performances.
Je suis un privilégié
Mon métier, c'est mettre en valeur des sportifs et des sportives. C'est aussi simple que ça. Mais ça me plaît, oui, parce que je pense que je suis au bon endroit, je suis un privilégié. Au début, quand on démarre dans ce métier, beaucoup de questions fusent. On se demande si on est légitime. On a peur de ne pas être la bonne personne. Après 31 ans de carrière, je pense avoir fait mes preuves (Il sourit). Je suis accepté dans le milieu du sport, reconnu par les organisateurs et les sportifs.
Qu'est-ce qui vous anime le plus dans ce métier ?
Procurer de l’émotion au public. Une défaite, une victoire, un beau point, une belle action : le sport génère ces sentiments. Moi mon rôle, c’est d’amplifier ces émotions par la bonne question, la bonne présentation.
En quoi le tournoi de Monte-Carlo est-il si spécial ?
Il y a moins de pression ici, par exemple, qu'à Roland-Garros. Monte-Carlo, c'est le début de la terre battue. Les joueurs n'ont pas une attente démesurée. Beaucoup font l’impasse, à l’image d’Arthur Fils ou de Novak Djokovic cette année. Et comment ne pas parler du cadre idyllique, unique au monde ? Je le redis encore, ça, ça fait vraiment la différence.
Décrivez-nous une journée dans la peau de Marc Maury…
On a le programme la veille pour le lendemain vers 17 h. Ainsi, on sait quels seront les matchs à préparer. La journée type, c'est un réveil à 7 h 30. J'essaie, quand je peux, d'aller faire un petit peu de sport. Après avoir pris la douche et m'être préparé, après avoir pris le petit-déjeuner, je monte au média center. Il y a une réunion à 9 h avec toute l'organisation.
La dernière présentation de Marc Maury de Rafael Nadal. 😍#rolandgarrospic.twitter.com/7lwW5S1KQ1
— Tennis Legend (@TennisLegende) May 25, 2025
Je vais ensuite retravailler mes fiches de présentation des joueurs. À 11 h, le premier match débute. Il faut toujours être attentif tout au long de la journée, regarder parfois d'un œil les matchs pour être le plus réactif et bondir sur le court. On monte en puissance comme les joueurs. C’est de la précision, il n’y a plus de superflu. Il ne faut pas en rajouter, être le plus sobre et efficace possible.
Quelle relation entretenez-vous avec les joueurs ?
Il y a une vraie complicité avec certains joueurs. J’ai tissé de solides liens avec beaucoup d’anciens. On se voit souvent en dehors. Cédric Pioline, Fabrice Santoro, Guy Forget. On va jouer au golf de temps en temps. Un jour Fabrice m’a même proposé de faire un footing dans le bois de Boulogne.
Avec les joueurs plus actuels, c'est un petit peu la même chose : Richard Gasquet, Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, Gilles Simon… Une génération fantastique qui a tant donné pour le tennis français.
Et puis, j’aime discuter avec les jeunes pousses. J’ai échangé avec Moïse Kouamé cette semaine. Et comment ne pas évoquer les grands champions de ce sport ? J'ai une relation toute particulière avec Rafael Nadal que j’ai eu la chance d’interviewer ici en 2003, au tout début de sa carrière. Je suis allé à Manacor (Majorque) voir son musée, son académie. Je suis allé chez lui avec Tony Nadal (son oncle et ancien entraîneur, ndlr). J’ai mangé à Lausanne (Suisse) avec Stan Wawrinka. Bien sûr, on a dépassé le cadre du professionnel.

D’autres sont plus tatillons : Becker comprenait le français et il ne me lâchait pas des yeux lors de ma traduction, c’était terrible (rires). Ivanisevic, je savais que si je faisais un truc un peu de travers, ça pouvait disjoncter, sans parler de McEnroe.
Je ne peux pas être fan, je sortirai de mon cadre
J’ai eu presque tout le monde, à part Connors. C’est ce qui m’anime le plus : l’aspect humain de ce métier. Je ne peux pas être fan, je sortirais de mon cadre. Mon rôle est d’installer une relation de confiance avec eux. Jamais je n’ai demandé de selfie ou d'autographe. Ça dénaturerait la relation. S’il y a une complicité certaine avec eux, je ne cherche pas à être leur grand ami.
Après 31 ans de carrière, ressentez-vous toujours ce petit stress ?
Il est toujours là. S'il n'y a pas de stress, je pense qu'on peut mettre des pantoufles et aller se mettre dans un canapé, ça ne sert à rien d'être là. Le stress est permanent et il fait partie du métier. C'est mon adrénaline à moi, c'est ma façon de me motiver aussi. Si on a bien préparé, normalement on ne se prend pas les pieds dans le tapis. Mais l'erreur, comme on est en direct, fait partie du jeu.
L'annonce réussie, elle fait du bruit. Une annonce réussie de Nadal, elle fait du bruit. L'erreur, elle peut faire du bruit, mais dans l'autre sens. Et donc, après, on a du mal à contrôler. Mon métier, et c'est pour ça que les organisations me font confiance, c'est beaucoup de préparation. La bonne dose, le bon ton, le bon rythme, pour que, quel que soit le joueur qui est en face, même s'il ne comprend pas le français, il sait qu'il y a quelque chose qui se passe, grâce à l'intonation.
Cette voix, est-ce que vous l'aviez travaillée quand vous étiez plus jeune ?
J'étais assez extraverti, c'est pour ça qu'on m'a donné un micro un jour, pour essayer de faire un peu d'animation. Mais après, il a fallu canaliser cette énergie, et cette voix, la moduler. Mes parents étaient enseignants. Mon père était professeur de français. Quand je faisais une erreur, et que je travaillais à la télévision, chez Eurosport et Canal +, il ne me disait jamais que c'était bien. Il préférait relever la moindre faute de syntaxe.
Le théâtre m'a permis de poser la voix, de travailler mon souffle. À travers les cordes vocales, le souffle qu'on va y mettre va justement permettre d'avoir un ton beaucoup plus puissant, sans être criard.
Quelle a été votre anecdote la plus marquante à Monte-Carlo ?
Ma première fois avec Nadal en 2003. Il a reçu une wild-card (une invitation dans un tournoi, ndlr) et avait 17 ans. Quand je rentre sur le court et que je vais l'interviewer, il me voit arriver avec deux micros et me lance, d’un air apeuré, qu’il ne parle pas anglais. Je lui dis : "Ok, j’ai fait espagnol à l’école mais ça fait longtemps que je n’ai pas parlé. Donc je le fais pour toi, mais par contre, tu me parles doucement".
Ça passe sur une, deux questions et au bout de la troisième, il repart de plus belle avec son débit fou et son accent majorquin. J’ai été le voir dans le vestiaire en lui disant : "Écoute, je vais t’aider, mais il faut que tu sois avec moi". Il me répond : "Ok, d’accord, merci merci".
Ils sont tous très humains, mais Nadal, c’est la crème de la crème. Pendant cinq ans, on n'a fait que de l'espagnol, parce qu'il avait du mal avec l'anglais et avec les autres langues, et puis un jour, il m'a dit : «Marc, maintenant je parle anglais, si tu veux on peut faire l'interview en anglais». Voilà, c'est des moments comme ça qui sont sympas.
Comment a émergé l’idée de devenir speaker ?
J’animais des meetings d’athlétisme dans les années 1980. Je travaillais sur un meeting en salle à Grenoble avec Gilles Moretton. Gilles aimait bien l’athlétisme, donc il m’avait fait bosser là-dessus. On s’entendait bien, on devait être en 1991 ou 1992. Il m’a dit que l’ATP allait changer un peu les règles parce que les joueurs étaient trop éloignés du public.
En 1993, l’ATP autorise donc les présentations, les introductions musicales et les interviews d’après-match sur le court. Gilles décide de plancher sur une présentation en voulant bouger un peu les lignes. On échange des fax, on se voit régulièrement et, en octobre 1994, on le fait sur le Grand Prix de Lyon. On est les deuxièmes dans le monde à le faire, après Indian Wells, et les premiers en Europe. Ça avait fait un bien fou au tournoi et au tennis.
En 1994, la Fédération et Patrice Clerc appellent Gilles et lui demandent : "Est-ce que je peux prendre ton gars ?". Gilles dit oui. Jean-François Caujolle me prend à Marseille en 1995, j’enchaîne avec Monte-Carlo. Depuis, je n'ai pas manqué une édition du Rolex Monte-Carlo Masters. Et j'en suis fier. Je ne m'imaginais pas, quand j'ai pris pour la première fois un micro, en faire un métier».