André Manoukian : "je peux faire ça encore pendant 20 ans"

André Manoukian, gentleman-musicien amateur de belles lettres et de belles voix André Manoukian, gentleman-musicien amateur de belles lettres et de belles voix[Darius Salimi/Wekapture/Fremantle]

Il est le juré historique de Nouvelle Star avec bientôt 11 éditions à son actif, musicien hors pair et philosophe à ses heures, André Manoukian renouvelle cette année encore son amour pour la découverte de nouvelles voix. 

 

Quels conseils avez-vous donné aux nouveaux jurés Elodie Frégé et Yarol Poupaud ?

Aucun, parce qu’ils ont des mondes musicaux tellement affirmés qu’ils n’en n’avaient pas besoin et ils ne m’ont pas déçus. Elodie depuis son parcours entre Biolay et son dernier album que j’ai reçu à France Inter - bossa, égérie spy musique - c’est une esthétique qui est tellement formidable…  Quant à Yarol, j’étais pote avec Marco (Prince de FFF, groupe de Yarol) qui faisait partie de l’émission. Il est connu comme "The guitarist" un peu funky rock n’roll…

Déjà quand on m’a dit que c’était eux les deux petits nouveaux j’ai dit : "Youpi !". Après ce qui est intéressant c’est leur manière à eux de décrypter la chose. Elodie, elle est affutée comme un laser, elle ne laisse rien passer. Elle peut dire les plus grandes vacheries avec un sourire délicieux. En tout cas, moi, j’adorerais me faire crucifier par elle. Quant à Yarol, lui, c’est le côté instinct animal. Ça c’est la musique aussi.

 

Ça vous fait vivre l’émission d’une autre manière ?

C’est comme quand vous êtes fatigués de Paris et puis que tout d’un coup vous avez une super jolie provinciale qui vient et qui dit "whaoo", vous dîtes "whaoo comme c’est beau effectivement".

 

Parce qu’il y avait une espèce de lassitude qui s’installait ?

Non, pour moi il n’y a pas de lassitude dans la mesure où je suis amoureux des voix et dans la mesure où on me change les candidats toutes les années. Moi, tout va bien, je peux faire ça encore pendant vingt ans s’il le faut. La voix reste mon instrument préféré. Il y a un truc très intéressant, c’est qu’à force d’écouter les voix, on se rend compte finalement que tout vibre autour de nous.

Cette année il n’y a pas que les voix, beaucoup viennent avec leur instrument…

Ça fait partie de l’évolution de la Nouvelle Star. Il faut évoluer quand on a un programme qui date depuis onze ans maintenant. Du coup, que l’évolution aille dans le sens de la musique et pas dans le sens de la mauvaise tété-réalité, c’est-à-dire dans du story-telling où on va prendre un candidat légionnaire roumain qui a découpé une jeune femme en morceaux mais qui fait de la repentance en chantant et qui va nous tirer les larmes ou où on va prendre un candidat sportif qui s’est éclaté une "couille" et qui du coup a pu développer une voix formidable de haut-contre sans pour autant perdre sa virilité, enfin ce genre de conneries qu’on peut voir parfois dans d’autres émissions; même si The Voice a recentré un peu la barre sur la voix et sur la voix qui peut être un tout petit peu "casse-couille"… Enfin le fait qu’intelligemment les gens de la prod se disent "dans quel sens on évolue ? On revient à la musique", ça c’est formidable.

La production demande aux candidats de venir avec un instrument ?

La production l'autorise, parce qu'à la base c’est une charte anglaise avec des lois très strictes. Tout le monde doit être a cappela pour avoir la même chance, donc celui qui sait jouer d’un instrument peut être favorisé par rapport à un autre… Mais aujourd’hui 9 candidats sur 10 jouent d’un instrument. Ça devient débile de leur dire "s’il vous plaît ne venez pas avec un instrument". On a failli passer à côté de Julien Doré avec ça : il arrive avec son ukulélé, il a préparé qu’une seule chanson et Marianne James le vire. C’est la production qui va le rechercher en lui disant : "apprenez votre chanson a cappela".

Les candidats sont des chanteurs-musiciens, ce qui augure aussi d’un bon signe. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que les gosses ont autant de culture musicale. Cette génération qui arrive devant nous est née avec Internet. Leur pratique de la musique est liée aux images. Ils n’écoutent pas un vinyl ou un CD en regardant une pochette, ils écoutent en regardant. Quand ils voient Fauve avec les clips strange et chelous, ils rentrent dans un univers. Quand ils voient un chanteur qui chante ou un guitariste qui a un phrasé, ils savent très bien l’enregistrer, mettre le truc au ralenti pour choper son geste. Donc par le mimétisme ils sont en train de s’emparer de tous les tutoriaux sur Internet. Je vous assure que je ne suis pas payé par Internet pour faire sa promo, parce que d’un autre côté, Internet a tué l’industrie du disque avec la gratuité. Mais de l’autre, Internet a donné aux gosses une culture musicale extraordinaire, ce qui fait qu’on rentre dans la prophétie de Jacques Attali qui disait déjà dans les années 70 : "bientôt plus personne n’achetera de musique, mais chacun produira sa propre musique".

 

Diriez-vous que le jury de cette année est composé de dieux qui pèsent de tout leur poids comme dans les tragédies d’Eschyle, ou sont-ils plus distants comme chez Sophocle ?

Je dirais qu’ils sont plutôt distants, donc je choisirais plutôt Sophocle à Eschyle parce que finalement la lourdeur qui pèse sur les épaules des candidtas ça n’est pas le jury qui leur impose, c’est leur propre lourdeur à eux.  Nous ne sommes que des spectateurs et on les voit combattre face à leur destin. Il y a ceux qui ne sont pas contents de leur destin et qui tels Corto Maltese ont le courage de dessiner dans leur main avec leur couteau leur propre ligne de vie, et il y a ceux qui sont rongés par les émotions, jusqu’à en perdre la voix.

 

Dans les candidats que vous recherchez maintenant, est-ce qu’il ne faudrait pas plus d’auteurs-compositeurs capables de créer après ? Beaucoup de candidats font des albums de reprises...

Matthieu par exemple, le gagnant de l’année dernière, a entièrement composé son album, c’est pour ça d’ailleurs qu’il met du temps. Il a envoyé chier déjà trois réalisateurs. Il sait vraiment ce qu’il veut. C’est plutôt un bon signal qu’il nous envoie. Quand son album sortira, au moins on pourra dire qu’il sera en rapport avec lui-même. Steeve Estatof (saison 2), excellent chanteur qui nous a mis le feu dans Baltard - tous les gens qui disaient "enfin grâce à vous on voit du rock à la télé"… c’était pas arrivé depuis Kurt Cobain - il a composé son album tout seul. Bon ça n’a pas marché… C’est compliqué la musique, c’est des corps de métier qui n’ont parfois rien à voir les uns avec les autres et qui doivent être rassemblés dans une seule et même personne, ça fait beaucoup. Vous devez être un poète. Moi j’ai beau être doué avec les mots, j’ai jamais été foutu d’écrire un pauvre texte de chanson. Donc, il faut avoir les qualités littéraires d’un poète. Il faut avoir les qualités d’un musicien, c’est- à-dire avoir travaillé sérieusement la pratique d’un instrument pour pouvoir se libérer de cette pratique et commencer à composer. Il faut avoir une voix. Musicien, compositeur, poète-littérateur, performer vocal… Après il faut arranger. Ça fait carrément un quatrième métier et puis en cinquième avec le producteur qui essaye de faire un truc avec le goût du public. Quand on a 20 ans, on est fatalement dans le goût du public puisqu’on est immergé par tout ça.

 

Qui a réussi ça dans les gagnants ?

Julien Doré, Christophe Willem, Amel Bent. Tous ceux qui ont fonctionné. Ah 6è j’oubliais, 6è chose indispensable avoir le bon goût. Avoir du goût pour s’entourer dans les propositions qu’on vous fait, choisir celle qui vous ira le mieux si on vous demande de mettre un costume rouge avec une chemise violette c’est pas sûr… Faut avoir le goût. Et enfin 7èn il faut avoir du style dans la voix, faut avoir une identité vocale très précise. Sophie-Tith c’est une chanteuse formidable, mais peut-être que son message n’était pas complètement clair au niveau de ce que sa voix peut inspirer à un auteur et un compositeur. Amel Bent, elle bosse avec Diam’s et elle fait "Ma Philosophie" : gros tube. Regardez le mariage comme il est chouette. Christophe Willem choisit Zazie, ou Zazie le choisit : mariage formidable. Julien Doré s’entoure de toute l’équipe de Katerine. Ils sont humbles ces trois-là. Ils ferment leur gueule, ils écoutent, ils apprennent. Camélia Jordana rencontre Babx, auteur-compositeur-réalisateur pas connu du grand public mais formidablement doué, un Tom Waits qui va forcément bien aller avec son univers... L’idée c’est d’envoyer des signaux vocaux suffisamment précis pour que la bonne abeille vienne vous butiner.

 

Propos recueillis au cours d'une table lors de la présentation à la presse.

Nouvelle Star, D8, jeudi 27 novembre à 20h50.

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