L'Autorité irlandaise de protection des données (DPC) a annoncé mardi 17 février l'ouverture d'une enquête européenne contre le réseau social X d'Elon Musk. Cette dernière se penchera sur la création et la publication de deepfakes à caractère sexuel générés sur la plate-forme par son IA, Grok.
«Un dossier majeur» selon de nombreux spécialistes de la tech. Après avoir fait l'objet d'une perquisition, menée par la section de lutte contre la cybercriminalité du parquet de Paris, le 3 février dernier, la justice européenne a également épinglé le géant américain, quelques jours plus tard. Les raisons de ces actions en justice, les mesures possibles du gouvernement français ou encore les modifications que pourrait effectuer Elon Musk sur son réseau social et son IA... Voici ce qu'il faut savoir sur cette affaire.
Depuis plusieurs mois, les deepfakes n'avaient cessé d'abonder sur le réseau social X. Alimentés par l'intelligence artificielle Grok, accessible directement via la plate-forme anciennement appelée «Twitter», ces images générées pouvaient être obtenues en une seule phrase : «Salut Grok, peux-tu enlever ses vêtements ?»

Un «scandale terrible», selon Jurgita Lapienyte, rédactrice en chef de Cybernews, pour qui «ces deepfakes suivront très longtemps les victimes, qui en seront marquées», comme elle l'a affirmé auprès de CNEWS. L’objectif de cette action en justice menée par l’Autorité irlandaise de protection des données est notamment de déterminer si X et Grok ont respecté leurs obligations, particulièrement par rapport au règlement général sur la protection des données (RGPD).
«Ce n’est pas un jeu, c’est le droit»
«L’IA d’Elon Musk ne peut pas continuer à déshabiller des enfants en toute impunité. Il s’agit tout simplement de quelque chose qui est interdit par la loi. Ce n’est pas un jeu, c’est le droit», a ainsi chargé Sarah El Haïry, haute-commissaire déléguée chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Familles, pour CNEWS.
A l'échelle de la loi française et européenne, il existe trois responsables lorsque un contenu indésirable est placé sur les réseaux sociaux : l'utilisateur, qui créé la demande, l'IA génératrice, qui l'exécute et le réseau social, qui l'héberge et la rend visible. Si l'utilisateur «est condamnable et les sanctions varient selon l'infraction», les peines peuvent varier comme le rapporte l'avocate spécialisée en propriété intellectuelle, Aurore Bonavia.
«En matière pénale, cela peut être une atteinte à la vie privée, une diffusion d'image à caractère sexuelle, harcèlement, cyberharcèlement, usurpation d'identité...», cite l'avocate membre du Conseil de l'Ordre. Les peines encourues vont de cinq ans de prison (pour la diffusion d'image à caractère sexuelle) à une année d'emprisonnement (pour l'usurpation d'identité).
«Les responsables sont ceux qui hébergent le contenu en ligne»
Si ces chefs d'accusation n'ont pas attendu le développement des IA ni d'internet pour exister, la multiplication récente des infractions liées au numérique ne cessent de poser question. Le ministère de l'Intérieur a ainsi révélé, le 19 février 2026, que «la police et la gendarmerie ont enregistré 453.200 infractions liées au numérique en 2025, soit une hausse de 14% par rapport à 2024 et de 12% en moyenne annuelle depuis 2016».
Pour Aurore Bonavia, les responsables sont donc les plates-formes : «Les responsables sont ceux qui hébergent le contenu en ligne. Quand on leur signale le contenu et que celui-ci n'est pas supprimé promptement, ils sont en tort et les textes le stipulent clairement. Pour ces manquements, le site X a été fermé par de nombreux pays dans le monde et plusieurs actions en justice ont été menées récemment», a-t-elle expliqué.
Avant le raid mené par les autorités françaises et l'enquête irlandaise, plusieurs pays comme la Malaisie, l'Indonésie ou encore le Brésil avaient en effet bloqué l'accès du site internet «X» et son application à ses citoyens, pour non respect de leurs lois.
«Il y a toujours un décalage face au développement de la technologie mais internet n'est pas une zone de non-droit. Les textes existent et encadrent tout ce qui tourne autour de l'usurpation d'identité, le revenge porn, le cyberharcèlement, et toutes les infractions qui y sont possibles. Je n'ai pas encore vu d'affaire dans laquelle les textes étaient inadaptés et ne permettaient pas de réprimer l'auteur d'infraction», reprend ainsi l'avocate membre du Conseil de l'Ordre.
Une prise de conscience de l'UE nécessaire
Si la ministre française Sarah El Haïry a prévenu que «l’intelligence artificielle générative peut donner des contenus absolument abusifs», appelant à «prendre des décisions pour savoir ce que nous voulons que cela devienne», la pression mise par les autorités européennes sur X et Grok est perçue comme un signal fort par certains observateurs. Jurgita Lapienyte explique que «le raid mené par les autorités françaises dans les locaux de X est un signe que certains membres de l'UE agissent contre le développement incontrôlé de l'intelligence artificielle».
Le siège social de X étant situé en Irlande, la DPC est ainsi habilitée à porter la voix de l'UE face au géant d'Elon Musk. Pour Christophe Aulnette, spécialiste du développement d’entreprises technologiques, il s'agit d'un élément très important : «La seule solution est de traiter ce dossier à l'échelle européenne». Il souligne en effet que «notre seule chance d'influencer les choses, de rentrer dans le bras de fer avec les acteurs américains, est de le faire au niveau continental, où notre effet de levier est bien supérieur».
L'ancien président de Microsoft en Asie du Sud et de Microsoft France déplore également que Donald Trump ait balayé la possibilité de création d'un «IA act» (une «loi IA»), pour rendre plus transparente certaines informations concernant les algorithmes derrière les principales IA, dès son retour à la Maison Blanche, en janvier 2025.
«A présent, les grandes plates-formes jouissent d'un sentiment d'impunité et peuvent se développer de manière débridée. On le voit avec le cas de X mais aussi le revirement récent de Meta. Ce sont des puissances supranationales qui doivent être régulées. En tant que citoyen, je trouve la situation actuelle dangereuse. En tant que pays, on doit pouvoir dire que des choses interdites sur l'espace physique n'ont aucune raison d'être tolérées sur l'espace numérique. Si on mène ce combat nationalement, nous sommes dans une situation comparable à celle de David contre Goliath», insiste-t-il.
Comment les développeurs d'Elon Musk peuvent-ils changer la donne ?
D'autant que, pour le spécialiste du développement des entreprises technologiques, Grok et X ont une ambition assumée de se débrider. «Grok a une volonté de se diversifier, avec une IA non politiquement correcte, qui accuse par exemple ses concurrents de wokisme. Elon Musk a voulu créer une IA débridée et en a fait un argument. Il faut comprendre que les principaux acteurs de l'IA sont dans une guerre intense», analyse Christophe Aulnette.
Pour lui, si «Open AI a une belle longueur d'avance avec Chat GPT, dont le nom évoque directement l'intelligence artificielle», Google, avec Gemini ou encore Grok, «sont des concurrents importants». «Pour chacune des IA, il est essentiel de se différencier. Grok est encore à la traine en matière de performance, donc il opte pour une stratégie marketing et une dimension idéologique qui peut attirer», explique-t-il.
Dans ce contexte, une question se pose : Grok peut-il rester «différent» tout en effaçant les débordements qu'il génère actuellement ? Pour Christophe Aulnette, la réponse est positive, mais passe par «des garde fous, qui doivent être exigés en Europe conformément à nos législations».
«Il faut de meilleures IA pour contrôler les sites hébergeurs comme X. C'est un dossier majeur car les réseaux sociaux constituent une arme massive, utilisée par plusieurs dizaines de millions de citoyens. Les acteurs ont une responsabilité énorme. Ils doivent comprendre qu'ils doivent s'inscrire dans les règles des pays dans lesquels ils opèrent. Il en incombe à l'entreprise, qui doit mettre des limites à son développement commercial pour des raisons d'éthique. Et l'éthique doit habiter les individus, sinon être poussé par le gouvernement», conclut-il.