Xavier Dolan : "tout le monde nous prédisait la Palme"

Xavier Dolan, réalisateur du film "Mommy" Xavier Dolan, réalisateur du film "Mommy"[© Shayne Laverdiäre]

A 25 ans, Xavier Dolan est à la tête d’une filmographie impressionnante. Avec "Mommy", son cinquième long-métrage, le jeune prodige québécois met en scène l’histoire d’une mère et de son fils atteint de troubles comportementaux. Un raz-de-marée émotionnel, emblématique de l’intensité que le réalisateur recherche au cinéma.

 

Quel a été le point de départ de "Mommy" ?

J’ai lu un article sur une mère qui avait abandonné son fils dans un hôpital à cause de ses troubles comportementaux. Je n’avais pas envie de raconter une histoire de travailleurs sociaux, de centres de jeunesse… de police, de procès… mais l’histoire d’une mère et de son fils.

 

Vous revendiquez un cinéma fort en émotions…

C’est ce que j’ai toujours voulu faire. C’est le genre de cinéma qui m’intéresse. Je ne ressens pas le besoin de parler de personnages qui sont plus lisses, plus pastels, plus passifs. J’ai besoin d’intensité. Je suis égyptien et irlandais. Il y a en moi plusieurs sangs qui se confrontent. J’ai besoin de personnages en quête de liberté, de batailleurs. Ca donne un cinéma qui est plus latin.

 

Vous aimez aussi raconter des histoires…

En tout cas de plus en plus. J’essaie de penser que le cinéma est l’art de raconter une histoire et pas l’art de se raconter soi-même en tant que cinéaste. J’essaie de me concentrer sur la qualité de l’histoire et l’écriture des personnages.

 

La musique est omniprésente dans vos films.

Tous mes films ont énormément de musique. Dans "Laurence Anyways", il y a 37 chansons. Pour "Mommy", j’ai essayé d’avoir un usage diégétique (qui fait partie de l’action, ndlr). La musique joue dans leur vie et pas sur le film. Ca me permettait de moins me mettre en avant, mais davantage les personnages… De se concentrer sur l’émotion, l’histoire. Ce sont des chansons que j’écoute. Dans "Mommy", il y a une chanson de Céline Dion. Quand j’étais petit, à la maison, ma mère écoutait Céline Dion. Dans la famille de mon père, on écoutait Dalida.

 

Au Festival de Cannes, le film a été applaudi en milieu de projection. Une chose rare. Quelle a été votre réaction ?

Je me sentais compris. Je me sentais aimé. Je mets tellement de moi dans mes films, dans mes personnages. Ce qui ne veut pas dire que c’est autobiographique. Mais qu’il y a beaucoup de mon intimité. Je me mets beaucoup en danger avec mes films en termes d’argent, de temps, d’énergie… Je me suis presque taper un burn-out à l’époque de "Mommy" en post-production. Le Festival de Cannes a été hautement compréhensif parce qu’il a fallu que je prenne trois semaines pour me couper de tout. Alors quand on apprend que le film a été applaudi au milieu de la projection, on se dit "ça y est, ils m’ont compris, ils ont compris ce que j’essayais de leur dire". Et puis on sait à quel point le public de Cannes est un public sévère, malveillant. Cannes rend fou, Cannes maltraite les journalistes : l’hystérie de Cannes, la tyrannie des chefs de rédaction qui exigent des papiers sur ça ou sur ça… Les gens se lèvent à 5h du matin, ils se couchent à 2h du matin… Ils passent leur temps à écrire, les projections ont du retard… J’ai beaucoup d’empathie pour ce que ça doit être à Cannes pour un journaliste qui court partout. Je vais bientôt être juré dans un festival alors je vais faire comme eux, regarder deux films par jour. Mais moi je n’aurai qu’à y réfléchir. S’il faut écrire en plus, être bon et pertinent à chaque fois. C’est un peu une mission impossible. Donc savoir que ce public-là s’est laissé aller à applaudir, par pur enthousiasme, en oubliant tout à coup leur attitude protocolaire, blasée à la fin d’un festival, évidemment ça m’a fait plaisir.

 

Vous avez reçu le prix du jury à Cannes, espériez-vous plus ?

Tous les cinéastes espèrent obtenir la Palme d’or et ceux qui vous disent le contraire sont des menteurs. C’est une compétition. C’est comme un athlète aux JO, s’il ne vise pas la médaille d’or, il est con. Il vise quoi alors ? Aucun athlète ne va aux JO pour seulement participer. Tout le monde nous prédisait la Palme. J’en ai rêvé. Les plus réservés dans leurs pronostics étaient les Québécois. J’ai vécu une déception une seconde. Mais à partir du moment où j’ai pu parler à Jane Campion et à ma génération, je n’y ai plus jamais pensé.

 

A Cannes, vous avez annoncé vouloir faire un break. Est-ce encore à l’ordre du jour ?

J’étais naïf. Je n’avais pas imaginé le volume du succès de "Mommy". Je pensais pouvoir m’absenter une semaine pour faire de la promo à l’étranger et reprendre les cours après. En même temps, je n’ai jamais pris le temps de faire la promo de mes films, j’avais toujours une belle excuse, je tournais. Tout le monde peut me le pardonner. C’est important pour moi d’aller rencontrer le public parce que je pense que c’est avec "Mommy" que public il peut y avoir. Le public est nombreux, disséminés un peu partout sur la planète. Surtout en Asie, en Corée, à Taïwan ou Japon. On parle de millions de personnes sur ce marché. Alors qu’au Québec, il y aura 150 000 personnes qui vont se déplacer pour voir le film. Quoiqu’il se passe quelque chose au Québec en ce moment : les gens vont revoir le film. C’est ce qu’on appelle le "repeat business". Et que les Québécois s’intéressent au travail d’un Québécois, je ne pouvais pas rêver mieux. Je suis tellement heureux. Peut-être qu’au final il y aura 200 000, 250 000… Cet enthousiasme-là, j’ai envie de le pousser jusqu’aux confins de la France, de l’Allemagne, de tous les pays qui ont acheté le film. De faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que le film soit vu par les gens et je l’assume. Donc les études, que puis-je dire ?...

 

Hollywood vous a contacté ?

Je suis en train de préparer un projet américain avec Jessica Chastain qui s’appelle "The Life and Death of John F. Donovan". C’est un film sur le show business avec des acteurs américains. C’est une satire, plus tragique qu’humoristique, sur le milieu hollywoodien, sur l’emprise médiatique sur le public, la manipulation de l’opinion publique par les médias populaires comme "People Magazine", "Gossip !"… Normalement je le tourne à l’été. Mais c’est  Hollywood qui vient à Montréal. Ce n’est pas Montréal qui va  Hollywood. Je le tourne chez moi pour garder le contrôle sur le film.  

"Mommy", de Xavier Dolan, avec Anne Dorval, Suzanne Clément et Antoine-Olivier Pilon. En salles le 8 octobre.

 

La bande-annonce de "Mommy" :

 

 

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