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Dominique A : «Le rap occupe tellement de terrain que cela en devient déprimant»

A 50 ans, le chanteur s'apprête à faire une pause discographique après sa tournée dans l'Hexagone. [© JOEL SAGET / AFP]

Quatre mois après la sortie de «La fragilité», Dominique A repart sur les routes pour une tournée en solo, avec un passage remarqué à la Salle Pleyel, à Paris. Confidences d'un artiste singulier et engagé, à sa manière.

L'année 2018 fut riche pour cet amoureux des mots qui illumine la chanson française depuis près de trente ans. Dominique Ané, de son vrai nom, a effet dévoilé en mars l'album électro-rock «Toute latitude», puis a enchaîné avec une série de dates à travers la France où il partageait la scène avec son groupe.

A l'automne, il signait l'opus «La Fragilité», formant ainsi un diptyque avec le précédent, et sur lequel il abordait des thèmes qui lui sont chers comme la ruralité, l'enfance et la guerre. Une aventure musicale qui s'achève par une ultime tournée, avant un retrait annoncé.

Pourquoi avoir choisi des salles intimistes pour ce nouveau tour de chant ?

Je ne remplis pas les Zéniths, il faut être honnête ! Pour le précédent album «Toute latitude», nous avions joué avec mon groupe dans des salles plutôt rock d’une capacité de 800 à 1 400 places.

Pour cette nouvelle tournée, que je voyais assise et dans une atmosphère plus intime, l’idée était de monter sur scène, en solitaire, et d’être plus en phase avec l’album. Cela a évolué en cours de route. Au départ, j’avais imaginé un tour de chant acoustique et le plus dénudé possible, mais le naturel est revenu au galop et la guitare est ressorti de son étui. Nous arrivons à un résultat assez tendu, avec la même énergie que si je me produisais avec des musiciens.

Les chansons de vos albums complémentaires «Toute latitude» et «La fragilité», sortis tous les deux en 2018, se font écho pour certaines. Était-ce un acte prémédité ?

Les morceaux ont été composés en même temps avec des thèmes qui se dégageaient. Les passerelles se sont faites tout naturellement. Je souhaitais, par exemple, aborder le thème de la ruralité qui me fascine depuis l’enfance, et le mettre en scène par rapport au milieu urbain. Des sujets peu traités en musique.

Sur ces albums, j’évoque aussi la guerre et cette atmosphère que nous avons tous ressentie en France depuis les attentats. Même si le pays n’est pas en guerre, une certaine insouciance s’est perdue et une menace latente plane sur tous les esprits. En revanche, je n’ai pas souhaité écrire une chanson sur le 13-Novembre. C’était proscrit.

La chanson «La poésie» en hommage à Leonard Cohen, qui ouvre votre dernier album, envoie un message plutôt pessimiste sur le monde ?

J’aime commencer mes disques par un constat démoralisant. Mais, cela n’amuse peut-être que moi (rires). Pour le disque «La mémoire neuve» (1995), je chantais «Ma haine a fait son choix et sur moi s’est portée». Pour «L’horizon» (2006), j’entonnais «Nous n’irons pas plus loin», te dit le capitaine»».

En dépit de sa première phrase («La poésie s’en est allée»), cette chanson d’ouverture écrite le 9 novembre 2016, soit deux jours après la mort de Leonard Cohen, est plutôt engageante mélodiquement. S’ensuit une pulsion de vie. Je n’oublie pas de ménager l’auditeur, en l’invitant à découvrir l’album sans le rebuter.

A 50 ans, quel rapport entretenez-vous avec le temps ?

Je ne suis pas nostalgique. Je regarde dans le rétroviseur simplement pour essayer de comprendre, mais je ne pleure pas un paradis perdu, et surtout pas celui de l’enfance. C’est en effet une période particulière au cours de laquelle nous recevons sans rien comprendre. Nous passons notre temps à tenter de décrypter toutes les émotions qui nous ont submergés à l’époque…

Quitte à sombrer dans une certaine fragilité ?

Nous sommes fragiles par nature. Le corps est à la merci de mille dangers. L’acceptation et la reconnaissance de cet état de fait permettent de vivre pleinement, et en osmose avec ses semblables. Quand nous oublions que nous sommes vulnérables, nous commençons à mal nous comporter avec les autres.

Selon vous, l’artiste est-il appelé à avoir une utilité sociale ?

Bien sûr, et à son corps défendant. Il n’a pas besoin de brandir le point. Aujourd’hui, nous pouvons être engagés sans être dans une posture partisane ou caricaturale liée à l’appartenance à un parti politique. Faire du bien aux gens en chantant est une forme d’engagement.

Grâce au collectif «Des liens» dont je fais partie, je donne régulièrement des concerts pour des personnes dans le besoin et en situation précaire. Au contact notamment des travailleurs sociaux qui œuvrent chaque jour, j’ai compris que l’art était un formidable fil pour relier les gens, et faire en sorte qu’ils gardent la tête hors de l’eau.

Gamin, j’étais timide et fragile. La musique fut une planche de survie. Au-delà du plaisir immédiat de recevoir une chanson qui nous plaît, il y a aussi, en soubassement et en profondeur, l’effet qu’elle produit sur nous et qui est loin d’être négligeable.

Vous considérez-vous comme un chanteur libre, capable d’évoquer la désertification des campagnes, tout en remportant une Victoire de la musique devant un public parisien ?

Je n’ai pas eu à lutter pour être libre. Je l’ai revendiqué dès le début. Mon entourage a compris que je ne pouvais pas fonctionner autrement. J’ai, certes, contré certaines décisions de responsables de maisons de disques, mais je n’ai jamais dû faire face à des conflits majeurs. En étant libre et parfois borné, j’ai peut-être commis des erreurs. Cela peut vous jouer des tours !

Je n'ai pas eu à lutter pour être libre. Je l'ai revendiqué dès le début et mon entourage l'a compris.

Que pensez-vous du rap, genre qui domine les ventes dans le paysage musical français ?

Je subis plus que je ne l’apprécie. Le rap occupe tellement de terrain que cela en devient un peu déprimant. Des rappeurs comme Orelsan ou Eddy de Pretto ont du talent, mais ce sont, pour moi, davantage des chanteurs. Il y a une vraie focalisation des médias et des programmateurs de festivals pour tout ce qui est urbain au détriment de tout le reste. Cela devient flippant au bout d’un moment, et cette prédominance du rap m’étouffe un peu.

Nous sommes dans un tunnel et assistons peut-être à un changement d’époque total ou simplement à une mode. L’avenir nous le dira. J’espère que le public reviendra à des choses plus organiques. Pour l’instant, l’espace est tellement saturé que les temps sont durs pour les artistes plus mélodiques. Mais c’est bien de revenir à la marge, cela donne du grain à moudre !

Vous avez sorti le récit «Ma vie en morceaux» en octobre 2018 aux éditions Flammarion dans lequel vous vous racontez à travers 26 de vos chansons. Vous préférez parler de «parcours» plutôt que de «carrière». Pourquoi ?

La carrière est l’endroit où l’on casse les pierres. Je ne pense pas que cela corresponde à mon parcours (rires). Je trouve le terme «parcours» plus joli. Il y a l’idée du cheminement. Et j’aime cet aspect plus vague.

Vous avez récemment déclaré au magazine «Les Inrockuptibles» vouloir faire une «pause discographique». Pour quelle(s) raison(s) ?

Simplement pour recharger les batteries et essayer de ne pas radoter. J’imaginais cette tournée solo comme une forme d’aboutissement. Je travaille depuis longtemps avec Dominique Brusson et Géraldine Capart avec qui je forme un joli trio. J’ai envie de vivre autre chose qui implique de faire d’autres rencontres.

Quand je finis une tournée, je me précipite souvent sur l’écriture. La peur du vide me saisit. Pour revenir à la musique, il faudra que je retrouve une forme d’urgence. Cela suppose de me frustrer un peu pour qu’il n’y ait plus d’autre choix que d’y retourner.

Un dernier mot sur le titre «Immortels» que vous aviez écrit pour Alain Bashung et qu’il a refusé d’intégrer, au dernier moment, à l’opus «Bleu pétrole» (2008). Ce morceau au destin si particulier apparaît aujourd’hui sur son album posthume «En amont», sorti en novembre 2018. Ressentez-vous une sorte de satisfaction ?  

Je suis très fier de l’avoir écrit. Cela reste un de mes meilleurs textes. Si quelque chose devait me survivre, je pense qu’il en ferait partie. Quand Alain Bashung l’a refusé, j’ai ressenti comme une forme de frustration. J’aurais souhaité qu’il passe dans la mémoire collective. Cette chance lui est aujourd’hui donné puisqu’il figure dans cet album posthume. Cette chanson à l’histoire incroyable existe désormais pleinement. Et je suis ravi qu’elle puisse vivre avec un tel ambassadeur. De mon côté, je continue, depuis dix ans, à la chanter dans ma propre version.

«La fragilité», Dominique A (Cinq7/Wagram Music). En tournée dans toute la France, ainsi qu'en Belgique et au Luxembourg, jusqu'au 23 mars 2019.

 

 

 

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