4 BD à lire pour oublier la rentrée

«Faut pas prendre les cons pour des gens», l'une des BD hilarantes de la rentrée «Faut pas prendre les cons pour des gens», l'une des BD hilarantes de la rentrée[© E. Reuzé / N. Rouhaud / Fluide Glacial]

Et si le meilleur livre de la rentrée était une BD ? Une chose est certaine : la rentrée dessinée 2019 s'avère très riche et variée. Voici notre sélection.

L'aventure picaresque : «Les Indes Fourbes» d'Alain Ayroles et Juanjo Guarnido, éd. Delcourt

Cette fois, pas d’animaux parlant. Tous deux à l’origine de séries cultes, le scénariste Alain Ayroles (De Cape et de Crocs), et le dessinateur Juanjo Guarnido (Blacksad) ont imaginé leur histoire comme une suite au roman picaresque de Francisco de Quevedo, «El Buscón», paru en 1626 mais resté célèbre de l’autre côté des Pyrénées, à l’instar d’un Don Quichotte. Dans la BD, le héros, Don Pablos de Segovie, va traverser l’Atlantique, et se retrouver embarqué dans d’improbabes péripéties. Ce Pablos est un filou, né tout en bas de l’échelle sociale, mais qui compte bien la gravir à force de mensonges, vols, trahisons, et meurtres s’il le faut. Après tout, dans ces Indes ou le rêve de l’Eldorado est encore présent, la frontière entre l’aventurier et le vaurien est ténue.

Ce qu'on a aimé : Alain Ayroles et Juanjo Guarnido ont mis en commun leur (immenses) talents pour livrer un sublime album qui fleure bon l’aventure. Un travail titanesque de près de dix ans, pour ce récit baroque dont l’action se déroule du côté du Nouveau Monde, encore appelé les Indes pendant ce Siècle d’or espagnol. Avec son grand format, ses 150 pages, toutes ses cases peintes à l’aquarelle, et son récit à tiroirs mêlant satire et burlesque qui réserve de nombreuses surprises, les deux auteurs signent l’un des albums de la rentrée, et déjà un futur classique. Expressivité des visages, choix des couleurs et des cadrages, et textes ciselés plongent le lecteur dans cette ambiance hispanique au temps de Vélasquez. De quoi espérer bientôt une nouvelle collaboration ?

Les Indes fourbes, Ayroles, Guarnido, éd. Delcourt, 34,90€.

La biographie : «Le roman des Goscinny», de Catel, éd. Grasset

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© Catel / Grasset

Un projet audacieux. Comment s'attaquer au monument du neuvième art qu'est René Goscinny ? Célèbre pour ses biographies de femmes en BD («Kiki de Montparnasse», «Olympe de Gouges»...), Catel traite cette fois de la vie d'un homme, vu par une femme. En l'occurrence, Anne Goscinny, la fille de René Goscinny. La dessinatrice a passé de longues heures à discuter de ce père disparu avec celle qui deviendra son amie. Durant quatre ans, l'auteure a ainsi travaillé sur la vie du papa du célèbre petit gaulois et livre 320 planches, en couleur, sur ce que fut l'existence de l'auteur que l'on imagine foisonnante. Né dans le Paris des années 1920 dans une famille juive exilée de Pologne et d'Ukraine, René Goscinny suivra ses parents et son grand frère en Argentine. Là-bas, on découvre un Goscinny déjà espiègle mais doué à l'école, puis vient le décès de son père, puis d'une partie de sa famille restée en Europe et déportée dans les camps d'extermination nazis.

Le jeune René Goscinny se rend ensuite à New York avec sa mère, où il imagine pouvoir travailler dans le cinéma, le dessin animé, et où finalement il tente juste de survivre. A Bruxelles puis à Paris, le jeune homme se trouve enfin. Pour lui, ce sera l'écriture. Il crée ainsi les aventures désormais célèbres du «Petit Nicolas» avec Sempé, de «Lucky Luke» avec Morris, sans oublier les années «Pilote» ou «Astérix et Obélix» avec Uderzo. C'est d'ailleurs au synopsis des voyages des deux gaulois que va s'arrêter Catel, comme si le reste de l'histoire appartenait à tous.

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© Catel / Grasset

Ce qu'on a aimé : que pouvait apporter la mise en scène de ces discussions entre ces femmes ? N'était-ce pas trop risqué de choisir un récit à deux voix ? Avec cette idée astucieuse de placer Anne Goscinny en protagoniste du récit, Catel réussit son pari et offre une vision très sensible et intelligente de ce géant de la BD. Le récit s'avère intimiste mais jamais «tire-larmes». De la vie de Goscinny, l'auteure de «Joséphine Baker» retient à quel point l'humour et l'amitié furent ses moteurs malgré les malheurs et les désillusions. Elle parvient à toucher du doigt l'essence du génie de Goscinny par touches et montre toute l'humanité du scénariste qui se cachait derrière ses héros inoubliables.

«Le roman des Goscinny», de Catel, éd. Grasset, 344 p., 24,80€.

l'aventure héroïc Fantasy : «Danthrakon», d'Arleston et Olivier Boiscommun, éd. Drakoo

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© Arleston / Boiscommun / Drakoo

Dans la cité de Kompian, batraces, plantigrades, dragonidés, reptiliens et rongeurs cohabitent avec les humains. L'un d'eux, Nuwan, est apprenti cuisinier dans la demeure d'un grand magicien. Après ses longues heures de travail, il apprend à lire auprès de la sexy Lerëh, dont il est secrètement un peu amoureux. Par hasard, il ouvre le Dathrakon, un énigmatique grimoire que personne ne parvient à déchiffrer. L'encre du grimoire va alors s'infiltrer dans son corps, tout en s'effaçant du livre, et lui conférer quelques pouvoirs inattendus... Mais surtout, beaucoup d'ennuis.

Ce qu'on a aimé : première publication de la nouvelle maison d'édition Drakoo créée par Christophe Arleston (Lanfeust), ce Danthrakon s'avère une sympathique surprise. Le monde créé par le scénariste à succès donne envie d'être exploré plus profondément (trois tomes de cette série sont prévus pour le moment) entre ses créatures fantastiques étonnantes et toute la magie qui infuse cet univers. Pas besoin d'être fan d'Heroïc fantasy pour s'embarquer dans cette histoire rythmée, menée par les attachants personnages dessinés avec énergie par Olivier Boiscommun (Troll).

Danthrakon, t.1 : le grimoire glouton, de Christophe Arleston et Olivier Boiscommun, Drakoo, 56p., 14,50€

L'humour absurde : «Faut pas prendre les cons pour des gens», d'Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud, éd. Fluide glacial

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© E.Reuzé / N.Rouhaud / Fluide Glacial

Un homme, l'oeil rivé sur un tuto Youtube, qui conseille son chirurgien pendant une opération, un casse de banque par «télébraquage», des parents qui expulsent du territoire leur bébé car il ne sait pas parler fraçais ou encore un sdf qui choisit son carton au salon de l'habitat... Les gags imaginés par Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud plairont aux adeptes de l'absurde. Dans un style semi-réaliste, le duo d'auteurs s'amuse avec des thèmes d'actualité pourtant très sombres comme le suicide en entreprise, les fanatiques religieux, les prêtres pédophiles ou les migrants.

Ce qu'on a aimé : tout est dans le titre au non-sens équivoque. Amateurs d'absurde et d'humour noir, courrez en librairie. Chaque planche est à se plier en deux tant les auteurs ont soigné les chutes et le décalage entre le style graphique d'Emmanuel Reuzé, le dédoublement des cases, les situations et les dialogues. Et au-delà de leur indéniable talent, le duo sert une satire sociale plutôt fine et tourne le quotidien, comme le mal ordinaire, en dérision avec un culot exraordinaire. «L'absurde ne doit pas servir à déconnecter la réalité, mais au contraire à la faire grincer plus fort», explique Emmanuel Reuzé. Pari plus que réussi.

Faut pas prendre les cons pour des gens, Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud, Fluide glacial, 56 p., 12,90€.

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