Alain Ayroles à propos des «Indes fourbes» : «j’avais imaginé un Don Quichotte avec un poncho»

«Les Indes fourbes» est la BD évènement de la rentrée «Les Indes fourbes» est la BD évènement de la rentrée[© Capture d'écran / Guarnido / Ayroles / éd. Delcourt]

La bombe de la rentrée BD. Lorsque les univers des deux prodiges que sont le scénariste Alain Ayroles (« De cape et de crocs ») et le dessinateur Juanjo Guarnido (« Blacksad ») s’assemblent, cela donne « Les Indes fourbes » (éd. Delcourt), un petit chef d’œuvre d’aventure picaresque.

Les auteurs ont imaginé la suite des aventures rocambolesques de Pablos de Segovia, le héros fourbe d’El Buscon, bijou de la littérature picaresque expagnole, aussi connu au-delà des Pyrénées que le Don Quichotte de Cervantès. CNews a rencontré le duo aux manettes de ces «Indes Fourbes», un album aussi beau que son écriture est fleurie.

Comment avez-vous eu l'idée de travailler ensemble, et sur ce sujet ?

Alain Ayroles : ça faisait longtemps qu’on admirait le travail de l’un et de l’autre et qu’on souhaitait travailler ensemble. Quand on a commencé à s’y mettre sérieusement, l’idée nous est venue de faire un récit historique et romanesque. J’ai proposé à Juanjo, une idée qui m’était venue lors d’un voyage en Amérique latine : imaginer une suite au Don Quichotte de Cervantes qui se déroulerait dans le Nouveau Monde.

Juanjo Guarnido : et j’ai dit que c’était une hérésie. A la fin, Don Quichotte meurt. Dans le récit de ses aventures, on ne peut imaginer Don Quichotte partir en Amérique. J’ai alors pensé à «El Buscón» de Francisco de Quevedo, sans aucun doute le roman le plus représentatif du genre picaresque. En France on le connaît très peu mais en Espagne, c’est un nom aussi grand que celui de Molière, c’est-à-dire le haut du panier de l’histoire de la littérature espagnole. Ce livre raconte la vie de Pablos de Ségovie, un vaurien à qui il va arriver pleins d’aventures, depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte. Son existence est remplie d’anecdotes et d’épisodes truculents. A la fin du livre, le narrateur annonce qu’il est parti aux Indes afin d’améliorer son sort, et qu’il racontera cela dans une deuxième partie... Mais il n’y a jamais eu de deuxième partie.

Alain Ayroles : Entre temps, en cours d’écriture, je me suis rendu compte que Rétif de la Bretonne (sur lequel l'auteur travaille en ce moment, ndlr) qui a traduit ce livre en français avait écrit une suite mais heureusement, l’auteur l’envoie au Mexique brièvement puis dans l’océan Indien.

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Vous aviez au départ le projet d’un récit picaresque ?

Alain Ayroles : Non, j’avais dans la tête quelque chose de plutôt romanesque simplement. Mais très vite, nous sommes partis sur quelque chose d’hispanique et de picaresque. Lors d’un voyage en Amérique du Sud, j’avais imaginé un Don Quichotte avec un poncho devant des paysages montagneux d’Amérique. Quand Juanjo m’a parlé du «Buscón», ça a fait «tilt» tout de suite.

Quelles furent les difficultés à la mise en place d'un tel récit ?

Alain Ayroles : j’ai veillé déjà à ce que ce soit un récit autonome, à ce qu’il ne fallait pas avoir lu le roman pour lire la BD mais aussi à des petits clins d’œil pour les gens qui ont lu le roman. J’ai aussi essayé de suivre le style littéraire de Quevedo, le conceptisme, une forme de littérature baroque. Un langage très imagé et bourré de double sens.

Juanjo Guarnido, vous avez vous-même traduit cette BD en espagnol … Cela met-il un peu plus la pression ?

Juanjo Guarnido : j’ai beaucoup réfléchi à cette question. On aurait pu prendre un traducteur de métier qui aurait fait un travail avec le soin que son salaire lui aurait permis. Ça n’aurait pas rendu l’écriture d’Alain. Sinon, on aurait pu avoir recours à un écrivain espagnol qui aurait retravaillé une traduction pour l’adapter ensuite mais j’avais peur qu’il se mette en avant. Parce que le style d’Alain mérite d’être mis en avant. Ce style caustique, fleuri et comique est difficile à atteindre.

Cette dimension comique est-elle venue tout de suite ?

Alain Ayroles : Juanjo a fait le choix d’un style semi-réaliste qui permet d’avoir une palette qui va du très sérieux au grotesque tout en restant homogène. J’étais parti vers quelque chose de plus noir, Juanjo m’a poussé à aller vers plus de comique qui fait partie du genre picaresque. A la base, c’est un genre satirique bourré d’humour noir.

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Rendre visuellement le style picaresque est une autre paire de manche…

Juanjo Guarnido : c’est une des complications majeures. Un gros enjeu dans la construction du livre. Dès le début du «Buscón», il y est raconté la mort d’un enfant dans une prison. Quevedo la relate avec un tel détachement qu’on en rit, c'est fou.

Alain Ayroles : Juanjo a essayé de jouer avec les changements de point de vue : montrer des choses comiques de manière tragique et vice versa. Jouer sur ce rapport entre la noirceur et le burlesque était très intéressant.

On vous attendait plus sur un registre animalier, à l’instar de « Blacksad » et « De cape et de crocs ».

Alain Ayroles : justement on voulait sortir de nos habitudes et prendre le contre-pied de là où on nous attendait.

Juanjo Guarnido : il y a des animaux, beaucoup même… Mais ils ne parlent pas !

C’est une BD très cinématographique qui multiplie d’ailleurs les clins d’oeil…

Juanjo Guarnido : il y a beaucoup de références à Sergio Leone. Tuco (« Le bon, la brute et le truand ») est un personnage éminemment picaresque. Et Don Diego a quelque chose de très Clint Eastwood dans le regard plissé.

Alain Ayroles : la BD possède ses codes propres mais je reconnais que c’est aussi un art du mouvement. D’ailleurs le terme story-board est employé dans les deux arts. C’est vrai que j’ai beaucoup pensé aux films de Sergio Leone et à « Aguirre et la colère de Dieu » de Werner Herzog.

Ce héros est à la fois amoral et sympathique. Une autre difficulté, non ?

Alain Ayroles : on s’est pris d’affection pour le personnage, malgré toutes ses ignominies.

Juanjo Guarnido : comme ces personnages de série télé auxquels on s’attache alors que ce sont des salopards finis. C'est plus facile sur la durée.

Il n’y a aucun personnage gentil…

Alain Ayroles : Si, les cochons d’Inde ! C’est en effet un ramassis d’ordure. C’est l’esprit « affreux, sales et méchants » et c’est celui de Quevedo.

Juanjo Guarnido : les personnages de Quevedo ne sont pas forcément très méchants mais ce sont souvent des fous, des rapiats, des profiteurs.

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Cette très grosse pagination était-elle prévue ?

Juanjo Guarnido : à la base, on partait sur 80-90 pages.

Alain Ayroles : c’était en effet ce qui était convenu, donc un gros « one shot ». Au fil du temps, on est arrivé à ces 145 planches dessinées, le livre faisant au total 160 pages ! On a réfléchi à scinder la bd en deux. Commercialement, cela aurait été avantageux pour l’éditeur comme pour nous mais ça n’avait pas de sens par rapport à l’histoire. En un seul tome, le livre possède l’espace suffisant pour retrouver ce souffle romanesque qu’on recherchait depuis le début.

Combien de temps avez-vous travaillé sur cette oeuvre ?

Alain Ayroles : les toutes premières notes remontent à il y a dix ans. Il y a eu une période de recherches, de notes, de documentation. Puis plusieurs moutures dans l’histoire, puis toute une période de verrouillage, c’est une histoire à tiroirs qui demande beaucoup d’ajustements, elle est très complexe.

Juanjo Guarnido : je n’ai pas fait que ça durant ces dix ans : un cinquième « Blacksad », « Sorcelleries » et un projet de dessin animé. Je suis aussi parti au Pérou pour m'imprégner des paysages. Mais j’avais promis à Alain d’avancer sur mes croquis et d’ajuster ainsi notre manière de travailler ensemble. Et on ne travaillait pas du tout de la même manière : Alain prépare le storyboard très consciencieusement pour le dessinateur alors que moi je travaille avec une liberté absolue, juste à partir d’un scénario écrit. On s’est demandé qui aurait le dernier mot mais finalement, cette collaboration a été une véritable symbiose. Le style narratif n’est au final ni le sien ni le mien mais nous ressemble un peu à tous les deux. Et cela a été jubilatoire. Par moment, je me disais « on est une machine de guerre ! ».

Alain Ayroles : il y a des passages très difficiles à mettre en scène et parfois les idées fusaient dans tous les sens.

Juanjo Guarnido : au bout d’une de ces discussions, j’ai dit à Alain « on est redoutables ! ». Un cerveau additionné à un autre cerveau, cela donne dix cerveaux, c’est génial.

Alain Ayroles : c’était une collaboration très riche et qui a décuplé le potentiel de chacun.

Vous allez continuer à travailler ensemble ?

Alain Ayroles et Juanjo Guarnido : ah oui !

Travaillez-vous en ce moment à des projets plus personnels ?

Juanjo Guarnido : je suis déjà sur le pochain «Blacksad» (éd. Dargaud).

Alain Ayroles : de mon côté, je prépare une adaptation d’un livre de Rétif de la Bretonne et un spin-off du « Château des étoiles » d’Alex Alice pour les éditions Rue de Sèvres, une série «steampunk», avec machines volantes, dinosaures et french cancan. Un programme chargé donc…

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«Les Indes fourbes», éd. Delcourt, 160 p., 34,90€.

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