Hubert-Félix Thiéfaine : «On se sert de la honte pour évoluer»

Victime d'un burn-out en 2008, l'artiste en retrait du show-biz reçoit deux Victoires de la Musique quatre ans plus tard. [© Martin BUREAU / AFP]

Sans le soutien des médias, le chanteur et poète jurassien fête pourtant ses quarante ans de discographie. En cadeau, une réédition de ses albums studios en vinyles et une tournée de douze dates.

La promotion n’est assurément pas ce qu’il préfère. Sous le regard bienveillant de son fils, Hubert-Félix Thiéfaine, 70 ans, a pourtant accepté de se confier dans un hôtel parisien. Pilier de la chanson rock française, l’auteur de «La fille du coupeur de joints» et de «Lorelei Sebasto» revient sur les souffrances de son enfance, sa soif de vengeance, son amour pour la littérature et le 7e art, et le bonheur de retrouver la scène. Un «enfant» rebelle et rêveur qui a bercé des générations et a encore des choses à dire.

Aimez-vous le terme «carrière» ?

Pas du tout. Ce mot sous-entend l’idée de plan ou de stratégie. Cela ne me correspond pas. Cette année, je célèbre mes quarante ans de discographie. Ma carrière, elle, a commencé dix ans avant la sortie de mon premier album «...Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s'émouvoir...» en 1978. Une décennie catastrophique à vivre dans la rue, à tenter de jouer dans les cabarets. Je me suis battu. C’était : «A la vie, à la mort».

Quel regard portez-vous sur ces quatre dernières décennies ?

J’ai dépassé mes rêves d’enfant et je suis très privilégié. Grâce à la réédition de mes albums en vinyles, j’ai redécouvert des titres que j’avais oubliés. J’avais peur d’être déçu par le son. Mes premier et deuxième disques ont été réalisés en seulement cinq jours, mixage compris. Avec le recul, je suis plutôt satisfait. Finalement, les gens ont eu tort de ne pas s’y intéresser !

Justement, avez-vous souffert d’être le grand absent des médias et passé sous silence par certaines radios ou chaînes de télévision ?

Cela m’a handicapé et parfois mis en colère. En 1998, j’ai rempli Bercy un mois avant le concert et personne n’en a parlé. Il y a vingt ans, seulement Johnny Hallyday et Eddy Mitchell pouvaient prétendre réussir un tel pari. Les journalistes n’ont pas fait leur boulot. Je suis resté en retrait, loin du show-business. La télé et la radio, ce n’est pas mon truc. Pour moi, ce sont la scène et le contact avec le public qui importent.

L'artiste reste un enfant qui ne veut pas atteindre l'âge de raison.

Etes-vous nostalgique ?

Avec mes productions récentes, comme «Résilience zéro» ou «La ruelle des morts», j’ai pu donner l’impression de l’être. La nostalgie appartient aux gens qui se retournent sur leur passé. De mon côté, j’ai toujours été vers le futur. Mais celui-ci tend à se raccourcir… Je suis surtout mélancolique et rêveur.

Rêveur ?   

Un grand rêveur ! Je n’ai jamais été copain avec la réalité. Je la boycotte. Je refuse le monde adulte. L’artiste reste un enfant qui ne veut pas atteindre l’âge de raison. La preuve : jusqu’à 7 ans, tous les enfants savent créer, dessiner ou chanter. Puis une minorité d’entre eux – de futurs artistes – poursuivent sur cette voie. 

A quel âge avez-vous décidé de devenir chanteur ?

A douze ans. J’avais demandé à rentrer dans un petit séminaire pour fuir l’école où je ne me sentais pas bien. Je souhaitais devenir prêtre. Je me suis retrouvé à partager le même pupitre qu’un camarade qui avait plein de 45 tours de Johnny Hallyday, Claude François et de Salut les copains. Il m’a appris tout ce qu’il savait sur les années yé-yé et cela m’a rendu dingue. En quinze jours, j’étais converti. Je ne voulais plus être curé mais chanteur. J’avais trouvé ma voie.

Puis est venue l’heure du rock…

Trois ans plus tard, avec les titres de Bob Dylan et tant d’autres. Je profitais des heures de cours pour écrire des chansons dans un cahier. Un second était réservé aux poèmes et pièces de théâtre. En terminale, j’ai découvert Léo Ferré avec sa chanson «Les anarchistes». Une vraie claque. J’ai réalisé que la poésie pouvait s’inscrire dans la chanson. Je pouvais dès lors faire l’économie d’un cahier. J’ai aussi eu le besoin de quitter le séminaire, de rentrer dans les bistrots pour m’ouvrir au monde. Je me suis beaucoup révolté contre la religion notamment. Quand j’étais môme, on m’a persuadé que le monde avait été créé 5.000 ans av. J.C parce que c’était écrit dans la Bible. Pourtant, les scientifiques savaient dater le Big Bang (rires). A partir de ce moment-là, j’ai perdu la foi.

Grâce à Léo Ferré, j'ai compris que la poésie pouvait s'inscrire dans la chanson.

Etes-vous un artiste engagé ?

Je me tiens informé en écoutant la radio. Je suis l’actualité mais en tant qu’observateur. Je n’ai jamais trouvé que la politique et l’art fassent bon ménage. Je n’ai jamais voulu m’engager parce que je fus blessé par tous les mensonges inculqués pendant ma jeunesse.

Quel est votre rapport au pouvoir ?

On m’a souvent reproché de vouloir prendre le pouvoir. Mais je n’ai pas envie de donner ni de recevoir un commandement. Je fuis quand quelqu’un veut devenir mon chef. Le seul pouvoir que je prends, c’est celui de monter sur scène et de rendre les gens heureux pendant deux heures.

Dans votre famille, y avait-il une culture musicale ?

Il y avait un embryon de vie artistique. Je suis né dans un milieu ouvrier. Ma mère aimait beaucoup la chanson. Jeune fille, elle allait écouter les chanteurs de rue les jours de marché et achetait le papier musique pour apprendre les paroles. Elle avait donc accumulé beaucoup de partitions. Tout petit, je fus imprégné des chansons d’avant-guerre. Quant à mon père, il était dans une troupe de théâtre amateur avec laquelle j’ai joué des rôles de petit berger, par exemple. Dès l’enfance, j’ai eu des contacts avec la chanson et la scène.

Quel fut le premier disque que vous ayez acheté ?

«Les Bras en croix» de Johnny Hallyday en 1963.

Vos textes font référence à de nombreux ouvrages littéraires. Quand vous est venu le goût de la lecture ?

Très tard, vers 25-26 ans. Quand j’étais en pension, on était censés avoir des heures de lecture le samedi soir ou le dimanche matin. Moi je passais mon temps à recopier des chansons. Je boycottais la lecture au profit de l’écriture. Après la fac, alors que je cherchais des petits boulots, on m’a proposé d’être vendeur pour une nouvelle collection de Gallimard. Lors de l’examen, on m’a posé des questions sur William Faulkner. Je ne savais rien… Je suis sorti de là ahuri et honteux. Je me suis rendu compte que j’écrivais mais que je ne lisais pas les autres. Mais on se sert de la honte pour évoluer. J’ai donc couru acheter «Lumière d’août» de Faulkner, puis «Le bruit et la fureur». Henry Miller et d’autres auteurs américains ont également été importants dans mon apprentissage.

Le cinéma reste aussi une source d’inspiration…

Quand j’étais étudiant, j’allais au cinéma d’art et d’essai au moins une fois par semaine et je profitais des rabais entre 12h et 14h. Je me privais souvent de manger pour m’y rendre. A l’époque, je vouais un culte à Clint Eastwood. J’aime également David Lynch, les films français des années 1940 avec Marcel Carné, et le travail de Jim Jarmush parce que la poésie se mêle au cinéma. Sans oublier, Ingmar Bergman et le jeu de clair-obscur qui me parle beaucoup.

Y a-t-il des chansons de votre répertoire que vous ne pourriez plus interpréter aujourd’hui ?

Je serais obligé de changer certains termes utilisés notamment dans mes chansons des années 1970-1980, comme «Enfermé dans les cabinets (avec la fille mineure des 80 chasseurs)». Mieux vaut éviter le mot «mineure» ! Des textes comme «113e cigarette sans dormir» n’ont plus le même sens. A l’époque, j’utilisais des mots durs, argotiques à tendance sexuelle pour «cracher à la gueule» d’une certaine bourgeoisie et me venger de tous les interdits imposés pendant mon enfance et mon adolescence. Je n’ai plus besoin de cela aujourd’hui.

«La Vierge au dodge 51», «Alligators 427», «542 lunes et 7 jours environ», «Série de 7 rêves en crash position», «Exercice de simple provocation avec 33 fois le mot coupable» ou encore «Petit matin, 4.10, heure d'été»… Vous semblez obnubilé et obsédé par les chiffres…

J’intègre surtout beaucoup de chiffres dans mes textes pour me venger. J’ai suivi un cursus classique avec l’enseignement du grec, du latin et de l’allemand. Les maths, c’était ma bête noire. J’ai décroché en onzième (l’équivalent du CP aujourd’hui, ndlr) avec les divisions. Je recevais des coups de règle par la maîtresse parce que je ne réussissais pas les exercices. J’en avais mal à la tête. Je trouvais cela abstrait, moi qui avais besoin d’images pour comprendre. Cela reste encore aujourd’hui un monde souterrain et ténébreux qui m’attire et me fait mal en même temps. Les chiffres sont néanmoins partout dans notre monde capitaliste. En jouant avec eux dans mes chansons, je ne fais qu’être le témoin de notre époque, en y ajoutant mes délires.

Quel regard portez-vous sur l’industrie musicale actuelle, vous qui êtes en marge du système ?

Le matériel a changé depuis mes débuts. Nous ne sommes plus dans le même décor, un décor que je connais pas bien. En 2018, un jeune artiste peut se débrouiller sans maison de disques et se faire connaître via Internet. Quand j’ai sorti mon premier album il y a quarante ans, le disque d’or représentait 100.000 exemplaires vendus, puis cette barre est passée à 75.000 avant de retomber à 50.000. Pour la jeune génération, cela ne veut plus rien dire. Tout se passe sur scène. Moi, j’ai toujours parié sur les concerts. Voilà ce dont ont besoin les gens pour sortir de leur quotidien.

Quelles sont les chansons dont vous êtes le plus fier ?

«Les dingues et les paumés», extrait de l’album Soleil cherche futur (1982), que je ne me lasse pas d’interpréter. Et «Confessions d’un never been».

Préparez-vous un nouvel album ?

Pas vraiment, il n’y a pas d’urgence. Mais je ne cesse d’écrire. Une habitude prise depuis l’âge de 12 ans. Donc si j’arrêtais, ce serait comme m’ôter une part de moi.        

«40 ans de chansons» (Columbia/Sony). En concert le 9 novembre 2018 à l’AccorHotels Arena, à Paris.

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