La semaine de Philippe Labro : la croisette des heureux, le festival des grincheux

Philippe Labro, écrivain, cinéaste et journaliste. [THOMAS VOLAIRE]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour Direct Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

 

DIMANCHE 24 MAI

Cannes. Dialogue entre grincheux et contents.

Les grincheux :

Cannes qui triomphe. Ce n’est pas parce que le cinéma français a été autant honoré qu’il faut pavoiser. Cela prouve que l’ensemble de la sélection était bancal. Et puis, le défilé de robes. C’est pas la «fashion week», Cannes !

Les contents :

– Non ! Les gens ont été heureux. Ils ont découvert de nouveaux metteurs en scène (Làszló Nemes pour Le fils de Saul). Et puis, comment ne pas se réjouir de la Palme d’or attribuée à Jacques Audiard ? Voici un auteur qui, d’année en année, de film en film (Un prophète, Un héros très discret, De rouille et d’os, entre autres), suscite, à chaque fois, l’enthousiasme et la curiosité. Son Dheepan est un film fort, différent, qui souligne la rudesse et la violence que peuvent vivre les migrants. Le personnage principal ne donne même pas l’impression d’être «dirigé». Mais c’est cela, un des talents d’Audiard – il parvient à obtenir de ses interprètes des éléments de comportement, un naturel inouï – c’est, sans doute, de sa génération, le metteur en scène le plus abouti, le plus maître de son scénario et ses dialogues – même s’il a l’intelligence de ne pas travailler la matrice tout seul (Antonythasan Jesuthasan n’y a pas été pour rien). Et puis, on l’a enfin vu sourire comme un enfant – car, dissimulé la plupart du temps sous son chapeau, forcément différent, cette année il était blanc.

Les grincheux :

– Bon, bon d’accord, mais ces robes, ces défilés de bas en haut des marches qui n’en finissent pas ? Et que je m’arrête face aux murs de photographes et que je me retourne face à l’autre mur, satin rouge, dentelle, robe fendue sur les jambes, querelle grotesque sur le port de chaussures à talons hauts, elles y passent toutes, elles y viennent toutes, Américaines, Chinoises, Thaïlandaises, les plus célèbres et les moins connues. Elles sont là pour se montrer, montrer leurs bijoux (prêtés par les marques les plus prestigieuses), figurer, d’ici à quelques jours, dans tous les magazines de mode et de luxe. Des «égéries».

Les contents :

– Taisez-vous. Elles sont aussi là parce qu’elles participent de près ou de loin à l’un des films présentés. Bien sûr, elles sourient, elles posent, elles répondent aux injonctions des paparazzis, et alors ? Ça fait partie du spectacle. Cannes est un spectacle.

Les grincheux :

– Et Vincent Lindon ?

Les contents :

– Eh ! bien, quoi, Lindon ? Il est formidable. S’il y a un être qui, ce soir-là, a, sans retenue, en toute spontanéité, avec une sincérité et une émotion confondante, pleuré, et fait sans doute pleurer, c’est bien Lindon. Il y a déjà très longtemps que cet homme de 59 ans a, en soixante-neuf films, démontré une vertu unique, indispensable, nécessaire pour tout acteur de cinéma : le naturel et la densité. Naturel, parce que, dans La crise comme dans Chaos, Lindon entre tellement dans la peau de ses personnages, qu’à chaque rôle, chaque situation, il est «crédible». Avec son Prix d’interprétation masculine pour La Loi du marché, il est en passe de devenir le plus populaire des acteurs français. Quant à la «densité», Alain Poiré me disait : «Voyez-vous, un homme, à l’écran, il doit avoir de la densité. Il doit dégager une impression de force, de tranquillité, de capacité d’exploser. Les deux meilleurs exemples : Gabin et Ventura.» Eh ! bien, Lindon, a atteint ce stade dans son rôle de La loi du marché. Il y est tellement vrai que le jury ne s’y est pas trompé et que les larmes qu’il versa étaient retenues depuis très longtemps. Le public s’y est autant identifié qu’il se reconnaît dans chacun des rôles honnêtes qu’interprète l’honnête et désormais très célèbre Vincent Lindon.

 

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