La semaine de Philippe Labro : des existences brisées, une cité indestructible

Philippe Labro, écrivain, cinéaste et journaliste. [THOMAS VOLAIRE]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour Direct Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

SAMEDI 21, DIMANCHE 22 ET LUNDI 23 NOVEMBRE

La sidération n’est pas finie. Cela se voit sur les visages dans le bus ou le métro, à l’arrêt des feux rouges, chez les commerçants. Certes, chacun essaie de retrouver bonne humeur et sourire, mais ce n’est pas aisé, puisque, chaque jour, ou presque, les médias (chaînes d’info en tête, mais radios et presse écrite suivent la même ligne) font leur devoir : informer – or, cette information est parfois porteuse d’angoisse, inquiétude, tentation de repli sur soi. Certains (Le Monde, Libération et Paris Match) ont choisi, à l’instar de ce qu’avait fait le grand quotidien américain New York Times au lendemain du 11 septembre 2001 : publier, un par un, les portraits et les biographies des victimes, la litanie du malheur et de la mémoire. Car ils sont présents dans notre vie de tous les jours, ces jeunes gens et jeunes femmes qui ont perdu l’existence sur le parquet sanglant du Bataclan ou les trottoirs souillés des terrasses de bistrots des 10e et 11e arrondissements.

En quelques lignes, on nous décrit leur court chemin, leur caractère, leurs rites et amitiés ou amours, et l’on se surprend à regarder autrement nos voisins, au restaurant, au bistrot, dans les transports. Sans doute, la cérémonie d’hommage national, qui se déroule ce vendredi, constitue-t-elle l’apex de cette sidération, et va peut-être, alors, servir de catharsis – la décharge émotionnelle indispensable pour se délivrer d’une tragédie. Mais rien ne peut soulager la douleur, le chagrin des familles endeuillées qui subissent cette terrible vérité : il – ou elle – ne reviendra pas.

MARDI 24, MERCREDI 25 ET JEUDI 26 NOVEMBRE

Quelque chose frappe à travers la lecture de la presse étrangère : cette horreur est ressentie d’autant plus profondément que cela s’est passé à Paris. A la gare d’Atocha, en Espagne, le 11 mars 2004, un train de banlieue de Madrid explosait, faisant 191 morts et 1 858 blessés. Il ne s’agit pas, ici, de comparer un massacre à un autre, mais de nombreux observateurs ont souligné que, malgré l’énormité et l’atrocité de cette catastrophe, on n’a pas connu, pour Madrid, l’émotion universelle qui s’est déclenchée autour de Paris et ses deux arrondissements maudits. Pourquoi ? Eh bien !, tout simplement, par­ce que c’est Paris. Nom magique. Image éternelle et universelle, la tour Eiffel tricolorisée nuit et jour.

De tous les papiers que j’ai pu consulter, je retiens particulièrement celui signé de Matt Vella, en édito d’ouverture du grand magazine américain Time, daté du 30 novembre au 7 décembre. Selon l’auteur, il existe un lien très fort entre les Américains et la Ville lumière. Bien entendu, cela ne s’arrête pas aux seuls écrivains, dont le plus célèbre reste Ernest Hemingway. Pour lui, comme pour tant d’autres «expats» : «Paris est la première expérience de quelque chose d’étranger, d’européen.» Même si, comme l’écrit ce confrère, «rien n’est facile en France» : prendre un taxi, ou faire la queue au bureau de poste, tout y est, cependant, agréable parce que cette «cité» (les Anglo-Saxons préfèrent utiliser le mot «cité» plutôt que «ville») se pose, et nous pose, constamment la question : «qu’est-ce donc que la Beauté ?» et trouve la réponse à chaque coin de rue. L’éditorialiste (avec la collaboration de Naina Bajekal, sa correspondante à Paris) conclut : «Depuis 1 200 ans, la cité a survécu aux sièges des Romains, Vikings, Jacobins, Prussiens, Hitler. Paris continuera. Le monde regarde et prie pour que Paris survive à ce siège de la peur comme la ville l’a fait des autres : avec liberté, justice et amour.» 

Philippe Labro

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