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10 ans des attentats du 13-Novembre : pour les victimes, «il y aura toujours une cicatrice, comme pour une blessure physique»

Selon Carole Damiani, «la culpabilité est toujours au coeur du traumatisme, même si tout le monde ne culpabilise pas pour les mêmes raisons». [GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP]

Le suicide de certains rescapés du 13-Novembre a mis en lumière la complexité d'un tel traumatisme mais aussi celle de sa prise en charge. Carole Damiani, docteure en psychologie et présidente de Paris Aide aux victimes, en témoigne auprès de CNEWS.

C'était un vendredi. Un jour comme un autre avant les tirs, les cris et la mort. Pour certains, cette soirée du 13 novembre 2015 n'a jamais vraiment pris fin. Ils sont restés sur les terrasses, dans le Bataclan ou près du Stade de France, tourmentés par un traumatisme trop lourd à porter après les attaques sans précédent de commandos islamistes.

Guillaume Valette avait 31 ans lorsqu'il s'est suicidé, le 19 novembre 2017. Le soir du 13-Novembre il était dans le public du Bataclan pour applaudir les Eagles of Death Metal, tout comme l'auteur de bande dessinée Fred Dewilde. Pilier de l'association de victimes Life for Paris, ce dernier avait tenté d'exorciser sa souffrance dans ses ouvrages. Il s'est ôté la vie le 5 mai 2024.

Une troisième victime des attentats s'est donnée la mort en 2021. France-Elodie Besnier était une survivante de l'attentat de la terrasse du Carillon. Selon l'association Life for Paris, sa famille n'a toutefois jamais établi de lien clair entre son suicide et le 13-Novembre. 

Ces histoires racontent la persistance de la souffrance psychique après un traumatisme d'une telle ampleur, mais aussi la nécessaire prise en charge de cette détresse. Une mission notamment remplie par l'association Paris Aide aux victimes et sa directrice, la docteure en psychologie Carole Damiani.

Est-ce que toutes les victimes du 13-Novembre ont bénéficié d'un accompagnement psychologique ?

Toutes les victimes ont eu une proposition de suivi parce que nous sommes dans une démarche proactive, nous allons vers elles. Parmi celles qui ont refusé, certaines avaient déjà trouvé un thérapeute par leurs propres moyens, d'autres ne se sentaient pas prêtes.

Ce n'est pas facile d'aborder ce qu'on a vécu, parfois c'est plus simple de mettre à distance. On n'est pas tous égaux, certains ont plus ou moins de ressources. Pour se lancer dans un accompagnement psychologique il faut se sentir suffisamment fort ou soutenu.

On fait des relances et il y a des personnes qui n'ont accepté notre aide qu'au moment du procès, ou même aujourd'hui, dix ans après. Pour elles c'est seulement maintenant que c'est le bon moment.

Quels genres de thérapie sont proposées aux victimes d'attentat ?

Je dirais qu'il y a deux principaux modèles. D'abord les thérapies d'exposition comme l'EMDR (Intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires) ou les Thérapies comportementales et cognitives (TCC). Elles consistent à confronter la victime à ce qui s'est passé afin de travailler sur les émotions attachées au vécu. Ces techniques visent à réduire les symptômes.

Pour les personnes qui ont davantage une démarche de questionnement par rapport à ce qui s'est passé, à leur expérience personnelle, on peut proposer une approche plus analytique ou psychodynamique.

Le traumatisme est très sensoriel : «j'ai vu», «j'ai entendu», «j'ai senti». Le but de la thérapie c'est que ces odeurs, ces sons, ces lieux ne soient plus déclencheurs de quelque chose de très angoissant. Il s'agit de les déconnecter de leur charge émotionnelle. Il pourra en rester une certaine sensibilité, des habitudes de vie qui ne sont peut être plus les mêmes, mais ce sera beaucoup moins violent.

En fonction des cas on pioche différents outils. Il n'y a rien de figé, une technique peut convenir à un moment donné puis plus après. On peut commencer par régler certains symptômes avec la thérapie d’exposition puis avoir besoin d’une approche plus analytique dans un second temps.

Y-a-t-il un tableau clinique commun à toutes les victimes d'attentat ?

Globalement, on retrouve des symptômes similaires chez les personnes qui ont été confrontées à la réalité de leur mort, même si le vécu n'est pas tout à fait le même. La culpabilité est toujours au coeur du traumatisme, même si tout le monde ne culpabilise pas pour les mêmes raisons.

Dans ces situations, il y a trois principaux symptômes. D'abord les reviviscences, c'est-à-dire des flashs le jour et des cauchemars la nuit. Ce n'est pas juste se souvenir, c'est revivre le trauma, la scène revient avec toute sa violence.

Ensuite il y a l'anxiété et les évitements phobiques. Certains ne sont toujours pas retournés dans une salle de spectacle, d'autres cherchent toujours les issues de secours, où qu'ils aillent. Enfin on observe une réaction neurovégétative, c'est-à-dire une hypervigilance, une sensation de qui vive. Ce sont des personnes qui sont toujours sur leurs gardes.

Est-ce que les victimes d'un tel traumatisme devront nécessairement être suivies toute leur vie ?

La souffrance psychique peut perdurer très longtemps et surtout elle peut se heurter ensuite à d'autres événements de la vie. Il arrive que les difficultés s'accumulent, parfois jusqu'au point de rupture.

Mais ça ne veut pas dire que le suivi durera nécessairement toute la vie. Il y aura toujours une cicatrice, comme pour une blessure physique, mais le but c’est qu’elle soit la moins douloureuse possible.

Les statistiques tendent à montrer qu'avec de l'aide 80% des victimes parviennent à s'en sortir. Ça ne veut pas dire qu'il ne reste rien du traumatisme mais elles peuvent en parler sans s'effondrer. Elles arrivent à «faire avec», même si je n'aime pas cette expression.

Parmi les survivants qui ont mis fin à leurs jours, plusieurs étaient sortis indemnes physiquement des attentats. Cela a-t-il pu avoir un impact sur leur état psychique ?

Il y a différentes hypothèses à ce sujet. L'une suggère que la douleur physique «protège» parce que la victime est tellement centrée sur la récupération de ses facultés que le traumatisme psychique est mis à distance.

D'un autre côté, on s'aperçoit que lorsqu'il y a des douleurs physiques très importantes, elles alimentent souvent les reviviscences. Même des années après, la douleur ressentie peut redéclencher les symptômes et raviver le trauma.

Dix ans après, qu'est ce qui est important pour les victimes du 13-Novembre ?

La reconnaissance est un enjeu très fort, depuis le début. Ça peut être celle de leurs proches ou celle des instances officielles. Certains veulent que la souffrance soit reconnue. D'ailleurs c'est presque aujourd'hui que la médaille de reconnaissance aux victimes du terrorisme est la plus réclamée. Les commémorations sont importantes aussi, ça fait partie de cet enjeu là. 

La spécificité des attentats du 13-Novembre c'est que beaucoup de victimes se sont constituées en associations. Il y a un collectif, un support du groupe qui est très fort. Ça a fait une vraie différence par rapport à d'autres attentats mais aujourd'hui on se demande : jusqu'à quand ?

L'association Life for Paris par exemple pose la question de sa dissolution, parce qu'il faut un jour tourner la page. A partir de quand on peut dire «je passe à autre chose, je n'ai plus besoin de ça» ? Dix ans après, est-ce qu'il y a encore une utilité à ce que ce soit porté par la société ou est-ce que, maintenant, ça doit devenir intime ?

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