La campagne agit comme un puissant «amplificateur d’inégalités» pour les femmes, selon une étude de l’Institut Terram et de l’association Rura publiée lundi 8 décembre. Manque de mobilité, perte d’indépendance, rareté des services, appauvrissement sur le long terme… Ce rapport met en lumière un «malus rural du genre».
Elles sont 11 millions. Onze millions de Françaises vivent en zone rurale, et au fil des années, la faible densité démographique et l’éloignement transforment leur quotidien et les tireraient vers le bas. Car selon une étude de l'Institut Terram et de l'association Rura publiée lundi 8 décembre, elles sont freinées dans leur carrière et dans leur autonomie par le manque de mobilité et la rareté des services. De quoi créer un «malus rural du genre», malgré une domination masculine omniprésente peu importe la zone d’habitation.
Tout d’abord, en milieu rural, la voiture individuelle est indispensable. Et cette contrainte de mobilité pèse lourdement sur les choix professionnels : faute de transports ou de permis, certaines renoncent à travailler ou acceptent des postes moins qualifiés mais plus proches. Quand elles travaillent, le choix est moindre. Puis avec les années, leur investissement financier se perd, créant un fossé avec le statut social du conjoint.
Réalité sociale différente de la vision idéalisée de la campagne
Salomé Berlioux, directrice générale de l'association Rura et co-auteure de l'étude, dénonce une vision romancée qui masque la réalité sociale. En plusieurs points. La règle du «1 kilomètre = 1 minute» perdure en campagne et si le moindre déplacement nécessite un véhicule, la femme a tendance à avoir un modèle moins récent, moins fiable, que celui du conjoint. La maire de La Gresle dans la Loire Isabelle Dugelet observe : «Lorsqu'il y a deux voitures, Madame récupère la vieille voiture pour gérer le travail et les enfants». Anaïs, 31 ans, habitante de Tonnay-Boutonne en Charente-Maritime, en a fait l’expérience : elle a refusé un poste mieux payé car il était «trop loin géographiquement». Sa carrière se heurte aussi au sexisme ordinaire, encore vivace dans ces zones où les employeurs sont rares : une promotion lui a récemment été refusée à cause de sa grossesse, son patron ne voyant «pas le sexisme là-dedans», confie-t-elle à l'AFP.
L’accès aux soins est également difficile à cause de la distance et des déserts médicaux. En juin 2025, le ministère chargé de la Santé et de l’Accès aux soins a publié une cartographie des 151 zones prioritaires. Grâce au pacte de la lutte contre les déserts médicaux, ces 151 zones ont accueilli en septembre des médecins volontaires dans le cadre de la mission de solidarité territoriale. Alex, 44 ans, mère de deux adolescents, s'est heurtée à un mur pour obtenir une mammographie en Charente-Maritime. «J'ai essayé Saintes, puis Cognac, puis Rochefort... Ici, il y avait presque un an d'attente», énumère-t-elle auprès de l'Agence France Presse. Elle a finalement dû profiter d'un séjour chez ses parents en banlieue parisienne pour obtenir un rendez-vous immédiat via Doctolib, illustrant la fracture territoriale.
«Théorie du pot de yaourt» : le piège de l’appauvrissement silencieux
La maternité accélère la précarité : avec huit places de crèche pour 100 enfants, contre 26 en ville, l'arbitrage financier sacrifie «rationnellement» la femme, aux revenus inférieurs. Pour s’occuper des enfants, c'est elle qui renonce à son emploi. Pendant que les hommes investissent dans le durable comme le financement de la maison, de la voiture, les femmes assument les dépenses courantes et périssables, comme l'alimentation ou l'habillement des enfants. C'est la «théorie du pot de yaourt» popularisée par l'essayiste Titiou Lecoq et décrite par Félix Assouly, de l'association Rura et co-auteur du rapport : «l'argent des femmes disparaît dans le quotidien, tandis que celui des hommes construit du patrimoine». En cas de rupture, l'homme repart avec la maison et la voiture, la femme avec rien.
Cette fragilité économique piège les femmes dans le couple : 27% des femmes en zones rurales estiment qu'elles ne s'en sortiraient pas financièrement en cas de séparation, contre seulement 9% des hommes. Ophélie, 36 ans, vit concrètement cette statistique en Gironde. Mère de trois enfants, elle est contrainte de cohabiter avec son ex-conjoint malgré leur séparation. «Ni lui ni moi ne sommes indépendants financièrement», confie-t-elle à l'AFP, sujette à une assignation à résidence par la pauvreté. Cet isolement géographique piège les victimes de violences, confirme Isabelle Dugelet : le «signalement passe souvent par l'école».
La domination prend également une dimension spatiale. Pour Salomé Berlioux, «Monsieur est dehors» aux tâches valorisantes, «Madame est dedans». Ce sentiment d'illégitimité dépasse la sphère privée et freine l'engagement politique local. La question de légitimité est très propre à la gente féminine : une femme se demande toujours «est-ce que je vais être compétente ?, une question qu'un homme ne se pose jamais», estime la maire Isabelle Dugelet, déplorant le manque de candidates aux municipales.
Des paramètres et des conséquences qui en découlent nourrissant un appauvrissement silencieux, qui piège les femmes au fil des ans.