Ancien directeur de la police judiciaire, Bernard Petit tire la sonnette d’alarme dans «Tsunami blanc», une enquête explosive sur le narcotrafic mondial. Réseaux tentaculaires, États dépassés… Il décrypte pour CNEWS les dessous d’une économie criminelle devenue hors de contrôle.
À l’heure où la cocaïne et d'autres stupéfiants se répandent sans frein sur le Vieux Continent, l’ancien patron du 36 quai des Orfèvres publie «Tsunami Blanc» (Editions Plon), une enquête choc sur les circuits du narcotrafic mondial. Fort de plusieurs décennies passées au contact de trafiquants, d’infiltrés et de décideurs internationaux, Bernard Petit décode les mécanismes de cette «lame blanche» qui submerge les sociétés et les esprits.
Pour CNEWS, il raconte de l’intérieur comment cette économie clandestine s’est imposée comme l’un des plus grands défis sécuritaires de notre époque.
Pourquoi avoir eu ce besoin d’écrire ce livre ?
Je l’ai conçu comme un livre initiatique pour que tout un chacun puisse mieux comprendre le monde qui l’entoure. On pourrait me reprocher de ne pas avoir développé certains volets comme la corruption ou les questions de santé, mais ce bouquin se veut être un ouvrage de synthèse. L'idée était de donner une vision globale du narcotrafic, y compris géopolitique.
Nous vivons le retour des temps des barbares
D’autant que le monde des stupéfiants, et plus généralement celui de la criminalité organisée, est un monde relativement silencieux. A part les détonations de kalashnikov dans la rue, ce milieu est plutôt discret et avance ses pions en plaçant de l’argent, en investissant des quartiers et des pays, en pénétrant des systèmes politiques et économiques. Nous vivons le retour des temps des barbares où les plus violents imposent leur volonté et où les plus faibles doivent courber le dos.
Comment l’Europe s’est-elle laissée submerger par ce tsunami blanc ?
Le trafic de stupéfiants est une menace qui a été trop longtemps sous-évaluée, et reléguée au regard d’autres inquiétudes, comme le terrorisme, les troubles sociaux, ou plus récemment le climat. L’Europe a fait, à son corps défendant, de nombreuses erreurs, notamment une mauvaise évaluation de la menace.
Le Vieux Continent s’est trompé en faisant un focus outrancier sur les produits et en minorant la dangerosité des acteurs à la manoeuvre. Les criminels qui fournissent la drogue ne sont pas, comme ils le prétendent parfois, des hommes d’affaires ou des commerçants normaux.
Les pouvoirs publics français ont également fait le choix, depuis des années, de comparer les effets des addictions les unes ou autres, et notamment l’alcool et le tabac en mettant en exergue leur aspect mortifère supérieur à celui du cannabis, ce qui est vrai. Or, derrière ces produits, les gens et les structures à la manœuvre ne sont pas du tout les mêmes.
Comment la cocaïne s’est-elle imposée dans nos sociétés ?
Cela fait vingt ans que la cocaïne prépare son arrivée massive en France. Les trafiquants de cannabis se sont tournés vers le trafic de cocaïne, bien plus lucratif, et n’ont pas hésité à s’en prendre à ceux qui les gênaient, à commencer par leurs concurrents, mais pas seulement… Dans certains pays voisins, des journalistes, des témoins et des avocats ont commencé à être intimidés ou menacés, certains ont même été assassinés. En 2018, aux Pays-Bas, des membres de la Mocro Maffia ont ainsi tenté de mettre sous pression les journaux qui publiaient régulièrement des reportages sur le crime organisé.
Dans les années 2000-2005, on a réalisé qu’il se passait quelque chose de très grave. On a pris un certain nombre de mesures et créé des outils qui existent encore aujourd’hui, signe qu’ils sont utiles. On s’est inspiré, par exemple, de la force opérationnelle américaine JIATF-S (Joint InterAgency Task Force-South). L’Europe, elle, n’avait pas de centre comme celui de Key West.
Nous avons alors, les Français, milité très fortement pour que le Vieux Continent se dote d’un service similaire. C’est ainsi qu’en 2007, le centre opérationnel d’analyse du renseignement maritime pour les stupéfiants (MAOC-N) a vu le jour. Cette entité joue depuis un rôle majeur en matière d'interception en haute mer jusque dans le golfe de Guinée.
Vous évoquez Rotterdam, Anvers… En France, nous avons le port du Havre. Pourquoi les grands ports du Nord sont-ils à ce point cannibalisés par les narcotrafiquants ?
Les cartels ont trouvé en Europe un crime organisé qui était à même d’assurer la réception et la distribution de leurs produits. L’Espagne, et notamment la Galice, était au départ le point d’entrée de la cocaïne en Europe. Très vite, les autorités espagnoles ont engagé des actions très sévères contre le trafic maritime. Ainsi, les narcotrafiquants ont déplacé leur commerce et ont trouvé dans les ports belges et néerlandais une alternative.
Le port du Havre, lui, a été frappé par ricochet, par effet ballon. En effet, les autorités belges et néerlandaises ont commencé à resserrer l’étau sur leurs ports. Les trafiquants ont alors cherché d’autres espaces pour poursuivre leur «commerce». Le port du Havre est intéressant par sa situation géographique (façade atlantique). Sur les 27,7 tonnes de cocaïne saisies par les autorités françaises en 2022, 10,4 tonnes l'ont été dans le port du Havre... Elles n'étaient que de 3,9 tonnes dans ce même port en 2020.
Alors qu’elle reste la plus grande consommatrice de cannabis en Europe, la France peut-elle contrer ce tsunami blanc ?
Il est encore temps de reprendre la main. Mais il faut en finir avec les réformes en trompe l’œil qui ne relèvent en réalité que de la communication. La cocaïne est la bataille qu’il ne faut vraiment pas perdre, au même titre que celle des ports, par lesquels des volumes considérables transitent.
Il faut absolument étoffer la défense des ports français, notamment du Havre. Il faut reproduire ce qu’ont fait très récemment Rotterdam et Anvers en créant une synergie entre les entreprises de containers, les autorités portuaires, la douane et la police. Enfin, une coordination à l'échelon européen est indispensable pour éviter les effets ballon d'un port à l'autre.
Le problème vient également de l’extérieur : d'Amérique du Sud. Il faut comprendre que la cocaïne n’est produite «que» dans trois pays : le Pérou, la Colombie et la Bolivie. On parle pourtant, au total, de 370.000 hectares cultivés et de 3.000 tonnes de cocaïne produites. Certains gouvernants ne font pas preuve de la vigilance qu'il faudrait. En Bolivie, l’ancien président Evo Morales, au pouvoir pendant presque 13 ans, était lui-même un producteur de feuilles de coca. Il était également président du syndicat des «cocaleros». Pas vraiment un gage d’un contrôle sévère sur les productions...
Dans deux de ces pays (Bolivie et Pérou), on revendique un usage traditionnel, ancestral, des feuilles de coca. Elles servent de coupe-faim, et sont utilisées contre la fatigue et différents maux liés à l'altitude. Or, la tradition ne peut plus être utilisée comme un prétexte dès lors que de tels volumes sont produits. Autrefois, il existait des clauses dites de préférence qui permettaient d’accorder des avantages aux pays s’ils luttaient efficacement contre le trafic de drogue. Or, depuis, beaucoup de règles de droit ont changé ou les États s’en affranchissent.
En, janvier, Gérald Darmanin déclarait que le narcotrafic est, avec le terrorisme, l’une des principales menaces pour la sécurité des Français». Êtes-vous d’accord avec le garde des Sceaux ?
Il n’y a pas de «guerre» en matière de drogues, seulement une succession de batailles, grandes et petites, qu'il faut gagner les unes après les autres. Aujourd’hui, il ne faut pas perdre la bataille des ports. Je suis assez d’accord avec Gérald Darmanin quand il explique que la lutte contre le narcotrafic est la mère de toutes les batailles.
La lutte contre le narcotrafic est la mère de toutes les batailles
En effet, le narcotrafic vient percuter de façon insidieuse tout notre système. Et ce, à un moment où le monde paraît bien malade. Il faut comprendre que l’univers criminel n’est pas «un autre monde». Il n’est qu'une face cachée de notre société.
Un rapport des maires de France et du Sénat alerte sur l'interférence des réseaux de narcotrafic sur le scrutin des municipales. Cette menace est-elle bien réelle ?
On est loin de la situation mexicaine, colombienne ou encore vénézuélienne où les narcotrafiquants se sont immiscés dans toutes les strates de la société. Dans ces pays, des militaires, des policiers, des juges et des politiques sont les affidés [des agents complices, NDLR] des cartels. En France, ce n’est pas le cas. Néanmoins, le narcotrafic influe indéniablement sur les élections.
D’abord d’une manière indirecte. Les maires soucieux de préserver leurs territoires sont obligés de s'engager contre le narcotrafic et d'en faire état dans leur programme. Plus directement cette fois, certains élus sont menacés. C’est une chose qu’il ne faut pas sous-estimer. Les maires et les élus locaux sont des gens admirables. Ils s’opposent à des criminels dont ils ignorent presque tout. Ils sont très courageux et constituent une ligne de défense précieuse contre le narcotrafic. Un premier rempart pour la démocratie. Mais ils sont bien seuls pour régler ce problème. D’autant que plus aucun territoire n’échappe au fléau du narcotrafic.