La société américaine malade, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani [REAU ALEXIS / SIPA]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

 

Ce ne sont plus des drames épars qui frappent les Etats-Unis, reflets des mauvaises relations qu’entretiennent les polices locales avec la communauté afro-américaine, mais un véritable état de crise. Un état de crise «à petite vitesse», selon l’expression de Barack Obama, révélateur de la persistance de l’un des grands maux de l’Amérique : le racisme. «Slow-Rolling Crisis» donc, par opposition aux crises paroxystiques qu’ont connues les Etats-Unis dans les années 1960, notamment les émeutes de Watts à Los Angeles, au départ desquelles déjà il y avait des violences à l’encontre de la communauté afro-américaine.

Dernier épisode en date, la ville de Baltimore. Si semblable dans ses dérives à ce que décrivait la célèbre série télévisée The Wire. Ville pauvre et corrompue à majorité noire, dotée d’une maire et d’un chef de la police de cette même communauté et dont cette police a, selon le Baltimore Sun, des états de service accablants. Sur les quatre dernières années, cent personnes ont obtenu des tribunaux des réparations pour différents sévices subis du seul fait de la violence policière. Ce qui a fait dire au président américain qu’à tout le moins cette police-là aurait bien besoin d’un examen de conscience. Selon le  New York Times, l’enquête du journal local rend compte dans le détail de ce qu’il nomme un «effrayant tribut humain» infligé, par la police de Baltimore, sur des personnes de couleur. Les conditions dans lesquelles est mort Freddie Gray – par strangulation – s’inscrivent dans cet inventaire sinistre.

L’effet crise vient de ce que ces drames surviennent pratiquement chaque semaine, mettant en cause des forces de police locales dont le bilan est assez effrayant. En 2014, aux Etats-Unis, mille personnes ont été tuées par la police. Tous ces morts ne sont pas victimes de bavures, et tous ne sont pas noirs. En proportion de la population, le plus lourd tribut est celui infligé… aux Indiens !

Plusieurs magazines américains, de gauche comme de droite, soulignent que le mal est d’autant plus profond que les autorités politiques locales, du maire jusqu’au gouverneur, ont fortement tendance à inciter au recours à la violence par les forces de l’ordre. Ainsi, pour The Atlantic, «le vrai problème est la croyance que nos problèmes de société peuvent être résolus par la force. A un moment donné, les Américains ont décidé que la meilleure réponse à chaque problème social se trouve dans le système de justice criminelle».

Il y a donc superposition entre les comportements violents de certains membres des forces de l’ordre, dans les polices de certains Etats, et pression de l’opinion, via ses représentants politi­ques, pour répondre à chaque problème par des solutions de force. Le contexte, on n’aurait garde de l’oublier, est aussi celui du Patriot Act qui, au nom  de la lutte contre le terrorisme consécutive au 11-Septembre, a étendu le champ de la criminalisation d’actes qui, hier, étaient considérés comme anodins. Cette même lutte a conduit à une militarisation accélérée des forces de police qui, jusqu’alors, étaient censées être avant tout «des gardiens de la paix» et des protecteurs.

Certes, l’élection de Barack Obama restera, dans l’Histoire, comme un magnifique symbole d’une victoire de l’Amérique sur elle-même contre son passé raciste et ségrégationniste. Mais le triste paradoxe est que c’est à lui qu’il revient aujourd’hui de dire qu’il n’y a certes «aucune excuse» aux actes de révolte qui ont suivi la mort de Freddie Gray mais aussi que le chemin sera long, très long, avant de faire reculer le racisme dont sont victimes, le plus souvent, les plus pauvres parmi les communautés les plus pauvres.

 

Jean-Marie Colombani

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