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Martin Quencez : «la situation est vraiment sérieuse» entre les Etats-Unis et la Corée du Nord

Kim Jong-un et Donald Trump La suite du conflit est dans les mains de Kim Jong-un (à g.) et Donald Trump (à d.)[SAUL LOEB, Ed JONES / AFP]

Chacun de son côté de l'Océan Pacifique, Donald Trump et Kim Jong-un se montrent particulièrement menaçants l'un envers l'autre, et l'escalade s'accélère. 

Si les deux puissances se contentent aujourd'hui de jouer sur le terrain de la dissuasion, l'éventualité d'un dérapage du conflit n'est plus si improbable qu'elle l'était il y a encore quelques mois à peine. Martin Quencez, chercheur au German Marshall Fund, estime que le scénario d'une guerre n'est pas à exclure totalement. 

Les tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis existent depuis longtemps. En quoi cette période est différente ?

Martin Quencez: En ce moment, on vit un pic dans les tensions particulièrement fortes. Il résulte de l’accélération, depuis 2014, du rythme des tests de missiles balistiques nord-coréens. Cela va donc au-delà de la relation entre Donald Trump et Kim Jong-un. Mais l’escalade s’est intensifiée depuis décembre 2016 / janvier 2017, avant même que Donald Trump ne soit au pouvoir. Cela est dû à une série de déclarations qu’il a faites, sur Twitter notamment, mais aussi à une nouvelle phase d’accélération du programme nucléaire nord-coréen, avec des missiles qui pourraient potentiellement atteindre le continent américain d’ici peu. C’était prévisible, mais en janvier encore, les services de renseignement américain pensaient que la Corée du Nord ne pourrait avoir de telles capacités que d’ici trois ou quatre ans. En juillet, ils ont revu cette estimation à la baisse, et considèrent que les missiles coréens pourraient atteindre le continent américain dès 2018. Il y a eu une réelle prise de conscience de la technique nord-coréenne ces derniers mois.

La Corée du Nord voit l'arme atomique comme une garantie pour résister à la pression de la communauté internationaleMartin Quencez, chercheur au German Marshall Fund

Pourquoi Donald Trump et Kim Jong-un se cherchent-ils mutuellement ?

MQ: Tout président américain est testé lors des six premiers mois de son mandat. Par ses alliés, mais aussi par ses ennemis. Cela peut se faire sur une simple poignée de main lors de rencontres diplomatiques, comme à travers des tests de missiles ou des parades militaires comme le fait la Corée du Nord. Le but est de voir comment il réagit à tout ça. Ca n’est pas lui qui décide des nouveaux tests nord-coréens et, lorsqu’il y en a, vous imaginez bien la pression à laquelle il est exposé.

Pour Kim Jong-un, il y a une volonté de réaffirmer son pouvoir en interne, comme on peut le voir à travers les exils ou les exécutions des membres de son cercle proche. On peut imaginer que les nord-coréens, qui assistent depuis 2001 aux interventions en Libye, en Syrie ou encore en Afghanistan, pensent que la seule manière de ne jamais devoir quoi que ce soit à la communauté internationale, c’est d’avoir l’arme atomique. C’est une garantie pour résister à une forte pression de la communauté internationale, qui souhaite voir le régime changer de route.

Les actes peuvent-ils succéder aux paroles ?

MQ: C’est LA question. Pour le moment, on est dans un ordre de dissuasion assez classique. Côté Trump, lorsqu’il promet «le feu et la fureur» à la Corée du Nord «SI» cette dernière n’arrête pas les tests, il y a encore une conditionnalité de l’action. Mais c’est un homme impulsif, qui peut rapidement dire des choses qui enveniment la situation. C’est par ailleurs compliqué de trouver une cohérence dans toutes les déclarations des officiels américains. Autour du président, il y a des gens qui sont très durs avec la Corée du Nord, et d’autres, comme le secrétaire d’Etat Rex Tillerson, qui disent être prêts à reprendre le dialogue avec Kim Jong-un si ce dernier y met de la bonne volonté.

Côté nord-coréen, pour le moment les tests sont partiellement concluants, mais le pays n’a pas encore prouvé sa puissance de guidage par satellite, ni sa capacité à atteindre les côtes américaines. Ceci dit, il y a 40.000 soldats américains au Japon et 25.000 en Corée du Sud : ces bases pourraient potentiellement être des cibles réelles. De la même manière que l’île de Guam, à 3.000 kilomètres au sud du Japon, où la Corée du Nord préparerait une attaque mi-août. Ce sont les cibles les plus crédibles, qui pourraient avoir des conséquences catastrophiques.

Dans toute situation de dissuasion, la question «faut-il frapper en premier avant d’enregistrer des pertes» s’impose. C’est ça le véritable risque. Si l’un considère que l’attaque de l’autre est imminente, il peut décider d’attaquer en premier.

On a affaire à deux leaders très imprévisibles Martin Quencez, chercheur au German Marshall Fund

Dans la situation actuelle, les soutiens des Etats-Unis dans le dossier nord-coréen seraient-ils prêts à prendre les armes si le conflit en venait à dégénérer ?

MQ: La France, la Grande-Bretagne, et les autres pays de l’Union européenne ont appelé à la retenue. Personne ne pousse les Etats-Unis à effectuer des frappes préventives. Pour des pays comme le Japon ou la Corée du Sud qui voient les missiles nord-coréens échouer près de leurs côtes, la réaction est plus difficile à anticiper. Aujourd’hui, aucune frappe n’est prévue, on est toujours dans la dissuasion. Tout ce dont on est sûr actuellement, c’est que les forces qui poussent le plus à l’international soutiennent la désescalade.

Et si jamais la situation dégénérait, la Corée du Nord se retrouverait-elle totalement isolée ?

MQ: On entre dans un scénario de politique fiction. Si une attaque nord-coréenne faisait des milliers de morts civils demain, ce serait véritablement le début d’une nouvelle ère, et on ne peut pas imaginer aujourd’hui les mécanismes qui pourraient calmer la situation après une attaque de ce type. C’est donc dur à dire. Il ne faut pas penser «la guerre arrive», mais il faut regarder les faits : premièrement, de nouvelles questions se posent sur la réelle capacité de la Corée du Nord. Deuxièmement, on a affaire à deux leaders très imprévisibles. Il faut simplement avoir les pieds sur Terre. On est dans une situation vraiment sérieuse, et non pas dans un film de comédie avec un scénario d’une escalade vers la guerre qui serait improbable. 

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