Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques : «Il faut défendre l'Europe»

Elections européennes, Brexit, tribune d'Emmanuel Macron, état du PS en France... depuis Bruxelles, Pierre Moscovici s'est confié à CNEWS sur les grands dossiers en cours. [JOHN THYS / AFP].

Une période charnière pour le continent. Dans un peu plus de deux mois, se tiendront les élections européennes. Un scrutin qui s’annonce plus que jamais décisif car, comme le constate Pierre Moscovici, commissaire de l’UE aux affaires économiques et monétaires, les dossiers brûlants sont nombreux. 

Les élections européennes approchent à grand pas. Dans sa tribune, Emmanuel Macron affirme que «jamais l’Europe n’a été autant en danger». Partagez-vous ce constat ?

Oui. L’élection de mai prochain est la plus importante depuis 1979, date de la première élection européenne au suffrage universel. C’est la plus risquée et la plus dangereuse aussi parce que l’Europe - qui est sortie de la crise économique - est entrée dans une crise politique marquée notamment par la poussée des nationalistes, des populistes et des adversaires de la démocratie libérale.

L’enjeu sera donc de savoir s’il y a un sursaut pro-européen, ou, au contraire, une relégation nationaliste. Il s’agira de savoir si les différentes familles politiques réussiront à réinventer une Europe désirable pour les citoyens européens et pour les citoyens français. Il y a un réel danger et il faut donc un sursaut. 

Doit-on s’attendre, selon vous, à une vague populiste ?

Il y aura sans doute une poussée populiste. La question est de savoir de quelle ampleur elle sera. Je vois trois scénarios possibles : un sursaut des pro-européens qui réussissent à contenir la montée des populistes et qui redonnent un élan à l’idée européenne ou, au contraire, une vague populiste qui ne peut pas obtenir la majorité au parlement européen parce que les conditions ne sont pas réunies, mais qui parviendra néanmoins à «colorer» les débats de façon désagréable.

«Pour tous ceux qui, comme moi, croient en l'Europe [...] il faut se mobiliser pour la défendre».

Une troisième hypothèse, qui est pour moi la plus probable, est celle d’un scénario «gris» marqué par une réelle percée populiste face à des forces européennes affaiblies, avec une Europe qui se grippe si les pro-européens ne s’entendent pas. Pour tous ceux qui, comme moi, croient en l’Europe, et à son modèle politique, social, économique, culturel, il faut donc se mobiliser et tout faire pour la défendre.

La perspective d’une liste Gilets jaunes vous inquiète-t-elle ?

Non. Je pense bien sûr que les gilets jaunes sont libres de monter une liste mais je ne pense pas que leur combat initial qui a été transversal, et qui est aujourd’hui plus minoritaire, trouverait sa meilleure expression lors du scrutin du 26 mai.

Le terrain européen n’est pas, me semble-t-il, le plus approprié à leur cause. Je ne pense donc pas qu’une liste gilets jaunes fera une poussée spectaculaire. Ne transformons pas les élections européennes en référendum pour ou contre le président de la République ou sa politique, ou en un débat purement national. Car c’est un enjeu qui doit avant tout tourner autour de l’idée européenne.

Ce mouvement a donné lieu à des dérives, notamment avec l’agression d’Alain Finkielkraut. La France et ses voisins connaissent d’ailleurs une recrudescence des actes antisémites. Que peut faire l’Europe ?

La réponse réside dans le combat démocratique qui n’est pas qu’une question de liberté d’expression ou de liberté de vote. C’est un combat pour des valeurs. Le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme n’ont pas leur place dans l’Union européenne. Et c’est la raison pour laquelle le combat pour la démocratie est un combat contre l’antisémitisme.

Je ne partage pas les thèses d’Alain Finkielkraut. Mais j’ai été totalement solidaire de lui. Et quand on traite un philosophe de «sale sioniste», oui on le traite de «sale juif» et ceux qui ont prétendu que ce n’était pas le cas ont menti.

Cela dit, il faut aussi être conscient que l’antisémitisme monte toujours des poubelles de la société quand celle-ci va mal. Il faut donc traiter les maux de la société française – et européenne – pour que ces passions négatives reculent.

La France va intégrer l'antisionisme à sa définition juridique de l'antisémitisme, est-ce une bonne réponse selon-vous ?

Je pense qu’Emmanuel Macron a eu la bonne réponse en refusant qu’on pénalise l’antisionisme. Le définir serait en effet trop compliqué et on ne peut pas non plus retirer la politique d’Israël du débat public.

En revanche, souhaiter intégrer l’antisionisme à la définition de l’antisémitisme et, ensuite, laisser les juges l’apprécier me paraît être la bonne démarche.

Le président français propose de créer une «Agence européenne de protection des démocraties» pour empêcher les manipulations des élections. Qu’en pensez-vous ?

Dans la sphère européenne, le président de la République a le mérite de ne pas avoir l’Europe timide ou honteuse. On peut approuver sa tribune ou la critiquer mais il lance au moins le débat européen avec des propositions concrètes sur des sujets pertinents. La question est de savoir s’il y aura des relais, notamment par des alliances, pour y répondre.

«Dans la sphère européenne, Emmanuel Macron a le mérite de ne pas avoir l'Europe timide ou honteuse».

Sur cette question d’Agence, nous vivons dans un monde où les Fake news, le complotisme, le rôle des médias sociaux, peuvent déformer la parole démocratique et sont utilisés par les partisans de «la démocraties illibérale» - ceux qui sont élus démocratiquement et qui confisquent ensuite les libertés – et l’idée qu’on doit défendre la démocratie est une idée qui bien sûr me convainc.

Faut-il, selon vous, remettre à plat Schengen et mettre en place une police des frontières communes aux Etats membres ?

La Commission européenne elle-même s’est emparée du sujet depuis quelques années avec la proposition d’un corps de garde-côtes et frontières européens qui est aujourd’hui mis en place.

L’idée que l’Europe doit être protectrice et protégée par une frontière commune est une idée à laquelle j’adhère.

Que vous inspire l’idée d’instaurer un salaire minimum européen ?

On ne peut pas avoir le même salaire minimum dans tous les pays de l’Union européenne.

Pour les pays qui ont des salaires minimums élevés, ce serait un recul. Pour des pays qui ont des salaires minimaux très faibles, ce serait une déstabilisation.

En revanche le principe d’avoir un salaire minimum adapté dans chaque pays de l’Union européenne est un principe que je partage. 

Le Royaume-Uni, doit, en théorie, quitter l’Europe, le 29 mars prochain. S’achemine-t-on, selon vous, vers une sortie sans accord ?

Nous le saurons dans les tout prochains jours. Les 12, 13 et 14 mars seront décisifs puisque le Parlement britannique pourrait avoir à se prononcer sur trois options.

Demain, le 12 mars, si le principe d’un accord est approuvé, le Royaume-Uni quittera l’Europe de façon ordonnée et une période transitoire s’ouvre jusqu’à la fin de l'année 2020.

Mais si ce premier vote n’est pas positif, un deuxième vote devra être organisé mercredi pour savoir si le Parlement entérine un «No deal», soit une sortie brutale sans accord, ce qui serait la pire des solutions.

«Un 'No Deal', soit une sortie brutale du Royaume-Uni de l'Union européenne, serait la pire des solutions».

Reste que si ces deux votes ne sont pas concluants, le Royaume-Uni devrait demander un report de sa sortie, lequel sera examiné par ses partenaires européens.

Aujourd’hui, c’est très difficile de faire un pronostic, mais à mesure que le temps passe, le risque d’un «No Deal» augmente, à moins que cela ne soit un report.

Les douaniers de Calais et de Dunkerque sont en grève et affirment ne pas être prêts pour le Brexit. Que répondez-vous ?

Mon sentiment est que la France fait partie des pays qui ont fait le plus d’efforts pour préparer leur système douanier au Brexit, notamment par des recrutements (700 agents) et un plan de 50 millions d’euros.

J’ai confiance dans les douanes et douaniers français. Il s’agit néanmoins d’un conflit social français qui doit donc se régler en France et je sais que le Ministre Gérald Darmanin recevra les représentants des organisations syndicales demain mardi dans la matinée. 

Mais, en cas d’absence d’accord, des kilomètres de bouchons seront-ils à craindre pour se rendre en Angleterre ?

Un Brexit sans accord serait une source de désordre pour l’Europe et pénaliserait toutes les entreprises britanniques, comme européennes. La chaine d’approvisionnement risque fort d’être rompue et les problèmes douaniers ne seront, en effet, pas aisés à régler.

Mais nous nous y préparons et cherchons des arrangements pragmatiques. Quand je vois, par exemple, que, dans l’Eurostar, si l’on contrôle chaque personne 90 secondes, il faudrait vingt-deux heures pour embarquer, j’espère qu’on aura le bon sens d’éviter ces absurdités. Mais oui, il faudra s’attendre à des désordres qui, j’espère, seront les plus brefs possibles.

Les tensions à la frontière nord-irlandaise peuvent-elles se raviver ?

L’Union européenne respecte, dans tous les cas, les accords du Vendredi saint. Il est très important que ceux-ci ne soient pas remis en cause.

Nous devons, là aussi, trouver des solutions pragmatiques. Au niveau douanier, c’est faire en sorte que l’Irlande ne devienne pas la porte d’entrée libre de tous les produits venant du Royaume-Uni vers l’Union européenne, ce qui contreviendrait à l’union douanière.

La Commission européenne va publier, cette semaine, une deuxième liste noire des paradis fiscaux mondiaux. Mais l’Europe en fait-elle vraiment assez dans ce domaine ?

Ces quatre dernières années, l’Europe n’a jamais fait autant dans la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. En tant que commissaire à la fiscalité, j’ai fait adopter 14 directives en ce sens. C’est sans précédent.

Aujourd’hui, dans toute l’Europe, il n’y a plus de secret bancaire. Ainsi, lorsque j’étais ministre des Finances, j’avais un ministre délégué au Budget qui s’appelait Jérôme Cahuzac. Il avait un compte en Suisse. C’était impossible de le savoir à l’époque.

Nous en avons payé le prix et les Français ont été humiliés par cette affaire. Mais, aujourd’hui, si quelqu’un ouvre un compte en Suisse, les services fiscaux le savent automatiquement. La transparence devient peu à peu la règle mais le combat doit, bien sûr, continuer.

«L’Europe n’a jamais fait autant dans la lutte contre la fraude fiscale [...] Les Français ont été humiliés par l'affaire Cahuzac.  Mais, aujourd’hui, si quelqu’un ouvre un compte en Suisse, les services fiscaux le savent automatiquement».

Dès l’an prochain, les intermédiaires financiers (avocats, conseils, banquiers...) seront obligés de déclarer à l’administration les montages «de planification agressive» qu’ils vendent à leurs clients.

La liste noire européenne des paradis fiscaux n’existait pas lorsque je suis arrivé. Je l’ai proposée et c’est la première dans l’histoire de l’Union européenne. La mettre en place a fait que des pays ont pris des mesures dans leur législation pour ne pas y figurer : 105 régimes fiscaux, dans 60 pays, ont été abrogés ou modifiés pour se confirmer aux standards de bonne gouvernance fiscale.  C’est un outil extraordinairement efficace. 

Mais l’Union européenne ne peut rien faire de plus ?

L’Europe est championne dans ce combat mais elle peut bien sûr aller plus loin. Les multinationales doivent notamment payer leur juste part d’impôt là où elles créent des profits.

Bruno Le Maire a présenté, mercredi 6 mars, une taxe française sur les géants du numérique. Au niveau européen, les ministres des Finances doivent se réunir, demain mardi, dans le cadre du Conseil Ecofin mais les négociations sont dans l’impasse. Pourquoi ?

La base de soutien à cette taxe sur les géants du numérique était au départ très faible en Europe. Il est vraisemblable, demain, qu’il y ait 24 ou 25 pays qui se déclarent favorables à cette taxe.

Mais trois pays (l’Irlande, la Suède et le Danemark, ndlr) risquent de mettre leur véto. Il ne faut cependant pas arrêter le combat et continuer à militer pour une taxe européenne et même pour une taxation mondiale. C’est une étape qui marquera un progrès très important.

Aujourd’hui, il faut l’unanimité pour que cette taxe voie le jour. C’est la raison pour laquelle j’ai proposé, en janvier dernier, de faire passer les questions fiscales d’un vote à l’unanimité à un vote à la majorité qualifiée.

Dans le cadre des élections européennes, je demande donc aux formations politiques de se positionner sur ce sujet. Je reste toutefois optimiste et pense que cette taxe verra le jour dans les deux ou trois ans qui viennent.

Vous êtes un social-démocrate convaincu. Mais quel est votre rapport aujourd’hui avec le Parti socialiste français ?

Je demeure un social-démocrate absolu. Je pense donc que la gauche réformiste, la gauche de gouvernement, a toute sa place dans le paysage politique.

Je ne suis pas de gauche et de droite : je suis résolument un homme de gauche. Quant à savoir si je me reconnais dans le Parti socialiste français, lorsque je vois la campagne – ou plutôt la non campagne – qui se profile avec des textes abscons, des stratégies d’alliances illisibles et des idées inaudibles, j’ai du mal.

«Pour les  élections européennes, le Parti socialiste français ne me parle pas. Il ne parle, hélas, pas beaucoup non plus à ses électeurs sociaux-démocrates pro européens. Il y a urgence à corriger cela».

Pour les élections européennes, le Parti socialiste français ne me parle pas. Il ne parle, hélas, pas beaucoup non plus à ses électeurs sociaux-démocrates pro européens. Il y a urgence à corriger cela.

Pour les Européennes, Jean-Pierre Raffarin a, lui, annoncé soutenir le projet d’Emmanuel Macron. Et vous ?

J’attends de voir quelles seront les listes et leurs projets, et je me prononcerai le moment venu. Je refuse toutefois de cèder aux caricatures. Emmanuel Macron est le président de la République française et je suis le commissaire européen français.

Nous travaillons ensemble, il se trouve que nous nous connaissons bien et je crois que nous nous apprécions. Nous sommes tous deux des proeuropéens engagés. Et, sur l’Europe en tout cas, faire de l’anti-macronisme primaire est, pour un social-démocrate, quelque-chose de stupide dans la mesure où il a repris, sur ce sujet, beaucoup d’idées sociales-démocrates.

«Sur l’Europe, faire de l’anti-macronisme primaire est, pour un social-démocrate, quelque-chose de stupide dans la mesure où Emmanuel Macron a repris, sur ce sujet, beaucoup d’idées sociales-démocrates».

Mais, aujourd’hui, je ne suis pas revenu dans la vie politique française. J’en suis sorti, et beaucoup de ses travers ne me manquent pas. Je me prononcerai donc comme un responsable politique européen qui est aussi un citoyen français. En toute connaissance de cause, une fois installé le paysage de la campagne.

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