Remplaçant de Jérémie Beyou sur le Vendée Globe 2020, le skipper professionnel Christopher Pratt, aussi entrepreneur chez Marsail, ne participe pas cette année à la reine des courses au large en solitaire. Il n’en demeure pas moins un observateur averti et livre chaque semaine à CNEWS son éclairage sur le déroulé sur ce tour du monde à la voile qui s'annonce historique.
Météo : à quoi cela ressemble de naviguer dans les mers du sud ?
Tout d’abord, il faut comprendre pourquoi ce sont des mers hostiles. Les dépressions australes naissent en général en Amérique du Sud, mais contrairement à l’hémisphère Nord, elles ne rencontrent aucune terre pour les arrêter. Par ailleurs, l’océan Indien est certainement le plus dangereux du monde. Les vents y sont extrêmement forts, mais surtout l’état de la mer est très difficile à gérer. Les vagues, n’ayant plus rien pour les arrêter, mesurent en moyenne 5 à 6 mètres, et s’étalent sur une période de 10 secondes. C’est ce que l’on appelle la houle principale ; à cela, s’ajoute ce que l’on appelle la mer du vent. Celle-ci varie selon les conditions de vent sur zone, et peut se croiser avec la houle principale. Enfin, on y trouve de nombreux courants. L’Indien est sous l’influence de plusieurs courants de surface, comme celui des Aiguilles par exemple, qui descend le long de la côte Est de l’Afrique du sud. Ajoutez tout cela, mixez et vous avez un cocktail pour le moins explosif !
Il faut noter que cette année les concurrents ne sont vraiment pas gâtés côté météo. Ils enchaînent les grosses dépressions, et naviguent dans ce qu’on appelle dans le jargon «une mer dégueulasse» ; comprenez une mer forte avec des vagues dans tous les sens. Résultat : c’est à la fois particulièrement éprouvant pour les marins et leurs bateaux, et au surplus, très peu propice à la vitesse…
Pourquoi les skippers ne font pas face à des températures extrêmes ?
Vous êtes nombreux à vous interroger sur les températures. Depuis la création de la zone des glaces sur le Vendée Globe (une limite a été définie par la direction de course en dessous de laquelle les coureurs ne sont pas autorisés à descendre pour éviter une rencontre fortuite avec un iceberg), les marins descendent beaucoup moins Sud en latitude. De ce fait, ils ne sont que rarement confrontés à des températures trop extrêmes. Il fait en moyenne 10°C dans la zone des quarantièmes. Il arrive cependant aux skippers de remonter plus au nord pour des raisons stratégiques, et la température monte alors un peu, et il peut rapidement faire aux alentours de 15 °C. La température de la mer, elle aussi, varie en fonction de la latitude. La fameuse zone des glaces dont nous parlions à l’instant a pour objectif d’écarter les concurrents des icebergs et de leurs enfants, les growlers (dont nous avions parlé dans une chronique précédente). Grâce à cette limite, les concurrents ne rencontre jamais de mer sous les 5/10°C à la latitude où ils naviguent.
Le classement : une course entre parenthèses
Compte tenu d’une météo défavorable, les leaders de l’édition 2020 se retrouvent très en retard sur le tableau de marche de la précédente. Le sauvetage de Kevin Escoffier (qui est arrivé jeudi sur l’île de la Réunion, tout sourire et vêtu d’une tenue de la Marine nationale !), assorti des abandons successifs de Samantha Davies, puis Sébastien Simon ont forcément atteint le moral des skippers encore en course.
Ce sont des raisons supplémentaires, s’il en fallait, de lever le pied et de naviguer en bon marin. Tous le disent d’ailleurs, ils ont, depuis leur entrée dans l’Indien, mis la course entre parenthèses… En analysant les trajectoires des skippers qui jouent la gagne, ou a minima un podium, on se rend compte qu’il s’agit pour l’instant d’une course d’attente, dans cet océan Indien qui n’aide pas les foilers ! Du coup, ces derniers ménagent leurs bateaux en attendant des jours meilleurs.
Charlie Dalin sur Apivia est vraiment dans le contrôle et la préservation de son bateau. Et à vrai dire, il est aisé de le comprendre. Tous ses principaux concurrents ont abandonné à l’exception du LinkedOut de Thomas Ruyant, qui est tout de même amputé de l’un de ses foils… Dalin a donc tout intérêt à être prudent et attendre que les conditions soient propices pour prendre un avantage définitif sur ses adversaires.
Le groupe des poursuivants est incroyablement dense, et c’est sans précèdent à ce stade de la course ! Burton, La Cam, Bestaven, Dutreux, Herrman, Joshke forment un groupe homogène, et se battent pour le podium, voire mieux en cas de problème de l’un des deux bateaux leaders. Cela nous promet une seconde partie de course vraiment fascinante. A l’arrière de la flotte, Jérémie Beyou devrait doubler quelques concurrents dans les heures qui viennent. Nous pouvons également souligner la très belle remontée au classement d’Armel Tripon, dont le prochain objectif est le duo Cremer / Attanasio !
Mon coup de cœur : pourquoi Tripon est-il tripant ?
C’est un skipper à l’itinéraire à part. Il a commencé en toute discrétion sur le circuit Figaro. Il ne brillait pas particulièrement par ses résultats mais dégageait déjà quelque chose de spécial. Une bonhomie, une sincérité, une présence… C’est certainement pour cette raison que la vie a mis sur son chemin des partenaires qui lui ont toujours permis de naviguer. En 2018, il est au départ de la route du Rhum en multi 50… avec un bateau de seconde génération, un partenaire fidèle (Réauté Chocolat) mais avec discrétion et modestie… Quatre jours après le départ, il est le seul à avoir réussi à traverser l’énorme tempête qui a balayé la flotte ! Au courage, à l’instinct au sens marin, tous ces adversaires se sont arrêtés par prudence ou pour des raisons techniques. Il avait ensuite déroulé une course parfaite à plus de 20 nœuds de moyenne et foncé vers la victoire dans sa catégorie… et un podium toutes catégories juste derrière les deux légendes Francis Joyon et François Gabart qui naviguaient sur des bateaux deux fois plus grands que le sien ! Ce fut une révélation pour le grand public, et avouons-le, aussi un peu pour le microcosme de la course au large qui n’avait jamais vraiment misé sur lui. Il a enchaîné avec la construction de L’Occitane en Provence, là aussi une histoire de rencontres entre un passionné de bateau propriétaire d’une multinationale et d’une partie d’un chantier naval, et un skipper simple et authentique… La construction fut menacée, le projet tardif et les choix osés… L’IMOCA L’Occitane signé Manuard n’a rien à voir avec les autres IMOCA dernière génération. Très vite, nous avons compris que Manuard et Tripon tenaient quelque chose : le bateau à la carène en forme de baleine va vite, très vite.
Mais la mise au point a manqué à l’équipe et Armel s’est lancé dans ce Vendée sans certitude sur la fiabilisation technique de sa monture. Dès les premiers jours, il a cumulé les soucis techniques mais n’a rien lâché. Il a réparé en pleine mer, puis est reparti dernier avec un retard énorme sur la tête de flotte. Parmi les favoris au départ, il a été condamné à jouer les poursuivants loin, très loin derrière les leaders. Qu’importe ! Il le fait avec le sourire, avec cette sérénité assez surprenante. Je crois savoir qu’il travaille avec un sophrologue, fait du yoga et s’est préparé mentalement de manière très consciencieuse pour ce défi qu’est le Vendée Globe. Une course qui se gagne avant tout dans la tête. Plus que tout autre probablement, il a saisi ce point central, avec cet objectif qu’il s’est fixé et qu’il semble parvenir à tenir : être stable émotionnellement, rester dans le moment présent, ne pas se projeter sur autre chose que les prochaines heures de mer et surtout en savourer chaque instant. Je vous conseille d’ailleurs de lire ses textes particulièrement poignants.
Ce que je n'ai pas aimé
L’abandon officiel de Samantha Davies et Sébastien Simon, deux belles équipes, deux teams de haut niveau. Une grosse perte pour la course au podium et pour les fans des deux skippers. Ceux de Sam en particulier, qui a d’ailleurs décidé, si l’état de son bateau le lui permet de repartir du Cap hors course… pour boucler la boucle et pour continuer de porter le message Mécénat Chirurgie Cardiaque autour du monde ! Une grande dame...