Mélissa Theuriau : «Il est urgent de rendre visibles les violences faites aux enfants»

Par Chloé Ronchin -
Mis à jour le Publié le

Les enfants d’abord. Alors que l’année 2019 marque le 30e anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), Mélissa Theuriau s’est confiée à CNEWS sur ce combat dont elle se sent solidaire en faisant passer un message fort : rendre visibles les injustices et remettre l’enfant au centre de l’attention en lui donnant les moyens de connaître ses droits, et de les faire appliquer.

Adoptée le 20 novembre 1989 à l’unanimité par l’Organisation des Nations Unies, la CIDE est le texte international le plus ratifié au monde et de l’histoire. Il constitue le premier traité international juridiquement contraignant concernant les droits de l’enfant.

A cette occasion, la journaliste et productrice animera ce mercredi un événement organisé conjointement par l’UNESCO et le Défenseur des droits - une autorité administrative indépendante œuvrant pour la défense des personnes dont les droits ne sont pas respectés - où la parole des enfants rencontrera celle des personnalités politiques, des associations, et autres acteurs engagés, au niveau français et international.

Pourquoi avoir choisi de vous engager en faveur des droits de l’enfant ?

Dans le sillage des violences conjugales, qui s’invitent enfin dans le débat politique et public, il me semble urgent de rendre visible les violences faites aux enfants. C’est pour moi le combat le plus important dans la lutte pour les droits humains. Je suis engagée dans la protection des enfants par mon métier puisque je produis des documentaires depuis plus de dix ans, et qu’une majorité d’entre eux traitent de la condition des enfants et de leur protection.

Dans quelle mesure votre engament a-t-il influencé votre production ?

Du premier documentaire produit, «Jeunesse sacrifiée à Gaza», au dernier qui verra le jour prochainement, et qui concerne un formidable exemple d’accueil d’enfants en foyer auprès d’éducateur, l’enfant est au cœur et le fil de mon travail depuis de nombreuses années. Que ce soit des enfants placés, des enfants en foyers, ou encore des enfants issus de PMA, en abordant leur construction, leur éducation, et leur vision de la vie.

Je ne dirai pas que c’est ce qui me rend le plus fière, mais presque. J’ai un sentiment d’utilité en traitant les injustices. Et la plus immense et la plus fondamentale, est celle qui touche à l’enfance. On grandit, on se construit, et il faut absolument mettre des mots sur tous les traumatismes, les failles, le passé, pour arriver à avancer, à se construire, et devenir un adulte plus libre et plus fort.

Quel regard portez-vous sur la place de l’enfant dans notre société ?

Je suis inquiète. La place des enfants dans la société n’est pas assez grande. La place des adultes continue de primer. Et c’est tout l’objet de rendre visible cette Convention international des droits de l’enfant. On fête les 30 ans d’un traité qui impose aux Etats de protéger les enfants. Néanmoins, on continue à avoir un immense nombre d’enfants qui n’a pas connaissance de ces droits fondamentaux, qui n’a pas les outils, la parole et la possibilité de pouvoir alerter ou chercher de l’aide.

Citoyens, journalistes, parents, enseignants, soignants... On est tous responsables de cette violence collective. Que ce soit par des signalements, de l’écoute, ou encore en amenant de la connaissance. Il faut regarder autour de nous et parvenir à être plus sensibilisé à leur condition au sein de leur foyer, dans leur maison. Mais aussi être à l’écoute de tout ce qu’un enfant ne dit pas.

Trente ans après la signature de la CIDE, le regard politico-médiatique a-t-il changé ? Quelles sont les avancées ?

Il y a eu beaucoup d’avancées. Je ne connais personne qui peut vous dire que les droits de l’enfant ne sont pas importants. Les lois existent. On est dans un pays qui offre tous ces droits-là. Le problème c’est que cet arsenal juridique n’est pas connu des enfants et de beaucoup de parents. A partir du moment où on ne le connaît pas, il a beau y avoir des lois qui protègent les enfants, les enfants au sein du foyer peuvent continuer à subir de la maltraitance ou des violences, et à penser que c’est normal.

Les enfants continuent d’aimer leurs parents, et les parents d’aimer leurs enfants. Il y a beaucoup d’amour. C’est souvent l’ambivalence et la difficulté d’arriver à les cerner. Mais la violence va surgir et devenir une réponse aux difficultés. Et c’est un engrenage qui ne cesse pas. On est tous entouré d’enfants qui travaillent bien à l’école, qui jouent avec nos enfants, et qui sont des enfants comme les autres, mais qui subissent ces violences sans pouvoir en parler. C’est ça l’état des lieux.

Quel est le message principal que vous aimeriez faire passer ?

Il y a encore plus de 70 enfants qui meurent chaque année au sein de leur famille en France. C’est énorme comme chiffre et il doit tous nous interpeller et nous interroger. Je pense qu’à l’école, tous les maîtres et les maîtresses devraient parler de la violence, de comment elle se symbolise et se manifeste. Il faut savoir dire. Et ça s’apprend auprès des enfants et auprès des parents. Ce qui me tient le plus cœur c’est de sortir de cette invisibilité. Un enfant ne vote pas, un enfant on ne l’entend pas, et si on ne veut pas voir ce qu’il endure, on ne voit pas. La priorité c’est de rendre plus visible ce qu’il vit.

En quoi cette convention est-elle encore perfectible ? Que reste-t-il à faire ?

Le Défenseur des droits alerte les politiques. Il est très utile dans sa façon de rendre visible toutes les défaillances des systèmes. Mais ça va dans le bon sens. Il y a un secrétaire d’état dédié à la protection de l’enfance qui me semble être vraiment investit, tout à fait conscient du chantier fondamental et important qui est devant lui, et qui est le sien. Il s’agit maintenant de mettre des moyens qui sont à la hauteur de l’ambition pour accélérer les procédures juridiques et qu’il n’y ait pas des délais de dix mois, voire un an. On laisse un enfant en danger pendant ces longs mois faute de moyens, et de pouvoir agir plus vite. Donc on espère de tout cœur que les moyens seront à la hauteur des attentes.

Toutes les lois qui vont dans le sens de protéger les enfants sont utiles. Mais les lois ne parviennent pas toujours au public concerné, aux adultes maltraitants et aux enfants, qui n’ont pas connaissance de leur droit. Il faut vraiment avancer là-dessus. Réprimander les fessées, les claques et les violences physiques, c’est une bonne chose. Et en même temps il faut aller plus loin pour qu’un enfant puisse lui-même se rendre compte qu’il subit de la violence à la maison, qui est à la fois quotidienne, répétitive et humiliante. Et qu’il puisse, en tant qu’acteur et être humain, en parler autour de lui.

En tant que productrice, «donner la parole à ceux qui ne l’ont pas» pourrait être votre devise ?

C’est en effet un point commun de tous les films que je produis. Ce qui m’anime c’est d’avoir le choix, de ne pas appartenir à une chaîne, et d’initier des films qui pour moi sont nécessaires. C’est faire à chaque fois un pas de côté et mettre le projecteur sur des enfants et des adultes trop souvent dans l’ombre.

Le fait de devenir mère a-t-il renforcé votre engagement ?

Le droit des enfants et à la protection des enfants est l’un de mes combats de citoyennes, de journaliste et de mère. Mais d’abord de citoyenne. Etre mère renforce des tas d’alertes qu’on a toutes en nous. Je ne crois pas que ce soit réservé seulement aux mères de se sentir proche de cette nécessité et de cette urgence-là. Je l’ai porté avant d’être mère. Mais effectivement, en ayant la chance d’avoir des enfants, de les voir grandir, de les protéger, et de les voir s’épanouir, on est plus conscient de toute l’injustice qui peut régner dans d’autres foyers.

Quel est le programme de la journée du 20 novembre à l'UNESCO ?

Le Défenseur des droits a souhaité donner la parole aux enfants. Au total, 400 enfants seront présents le 20 novembre dans une grande salle de l’UNESCO. Ils poseront leurs questions à la fois aux politiques, et aux défenseurs des droits. Ils pourront avoir la parole pour réclamer davantage de droits.

C’est cette conférence inversée qui m’a intéressée. C’était de me dire que l’enfant redevenait enfin le centre de l’attention. Et ce qui devrait plus globalement primer dans les politiques à venir. Il faut remettre au centre l’intérêt de l’enfance, les auditions de l’enfant, la parole de l’enfant, et l’encouragement de sa parole.

Vous avez évoqué les violences conjugales au début de cette interview. En avez-vous également fait un de vos combat ?

Je participe à de tas de façon à la lutte contre les violences conjugales. Je produis un reportage qui sera diffusé le 24 novembre sur le combat d’une maman qui se bat contre son ex-compagnon, pour elle et sa petite fille en danger. Mon métier c’est d’abord d’accompagner des sujets sur le fond, avoir toutes les nuances, les éléments qui doivent parvenir pour éclairer tous les foyers. Et c’est ainsi qu’on encourage la parole, les actions, et les moyens politiques. C’est ma façon de lutter à la fois contre les violences faites aux femmes et à la fois celles faites aux enfants.

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