Yann Arthus-Bertrand : « La religion de la croissance est en train de tuer la vie sur Terre»

Yann Arthus-Bertrand expose plus de 250 photos à La Défense [© Quentin Jumeaucourt]

Du 28 juin au 1er décembre, Yann Arthus-Bertrand expose plus de 250 de ses clichés sur le Toit de l'Arche de La Défense au sein d'une grande retrospective thématique. Une première pour cet artiste pourtant mondialement connu.

Comment est-il entré en photographie ? Quelles sont les origines de son succès ? L'écologie a-t-elle tant changé ? Est-il optimiste quant à l'avenir de la Terre ? Autant de questions que nous avons pu aborder avec l'auteur de «La Terre vue du Ciel».

Ses débuts en photographie

« L’expo part de mes débuts : les lions. Ce sont eux qui m’ont appris la photo. J’étais un gosse très 'petit con' : je mentais, volais. J’étais viré des écoles. Pourtant tout le monde a une chance qui passe. Je n’ai pas eu peur de ma chance. Comme je n’avais rien, pas de diplôme, j’ai accepté de balayer le studio de cinéma de Boulogne où j’ai rencontré des acteurs, des réalisateurs. Au bout d’un an, j’ai fait un film ou deux comme acteur mais j’étais mauvais, je ne travaillais pas.

Tout bascule quand je tombe amoureux de la mère de mon meilleur ami qui m’emmène alors dans l’Allier. Elle me fait découvrir son amour des animaux et on crée une réserve zoologique, au début, avec des daims, des sangliers etc. puis petit à petit, on a élevé des tigres, des lions. Quand je suis parti à 30 ans, je voulais devenir scientifique. Je suis parti au Kenya avec ma femme d’aujourd’hui préparer une thèse sur le comportement des lions au Kenya. Je m’aperçois alors que les photos donnent des infos que ne donnent pas l’écriture. Je commence à apprendre la patience. Parallèlement, je deviens pilote de montgolfière. Je découvre alors la photographie aérienne. »

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Lion se faisant mordre par son lionceau, réserve nationale du Maasaï Mara, Kenya ©Yann Arthus-Bertrand

Les origines de son succès

« Quand j’ai commencé à photographier, j’ai appris à regarder la beauté. Qu’est-ce qui est plus beau qu’un grand chêne dans un champs ? Qu’est ce qui est plus beau qu’une tempête ? Cette beauté écrase tout. Puis le discours sur la beauté de la planète a changé en discours sur l’urgence à sauver ce qui peut l’être encore.

Le succès de «La Terre vient du ciel» vient de là : le beau est autour de nous, on n’en a même plus conscience. Je n’ai pas de grand mérite. Ma seule qualité est de mettre tout en œuvre pour mon travail. J’ai hypothéqué ma maison pour le projet « La Terre vue du ciel ». Quand tu travailles sur quelque chose, tu es habité par une certitude sur ce que tu fais. C’est peut-être un peu prétentieux. Mais quand on a le bon sujet, tout le monde est bon photographe.  Et puis, j’ai toujours pensé que mes photos ne m’appartenaient pas. La Terre est un bien commun. C’est aussi pourquoi toutes les photos seront vendues au profit de ma fondation et tout est compensé carbone.»

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Femme pêchant au filet sur un bras du Delta, sud de Padmapukur, District de Khulna,

Bangladesh (22° 15’ 58,86” N – 89° 11’ 42,63” E) ©Yann Arthus-Bertrand

La fondation GoodPlanet

« Je rêvais d’avoir un endroit où on pouvait parler d’écologie, de prise de conscience, sensibiliser les gens à l’environnement à travers des expositions gratuites, des cours de cuisine, un parcours extérieur. On a désormais une ruche géante aussi. Avoir à Paris trois hectares et un château pour le faire, c’est le rêve. La Fondation GoodPlanet ne s'arrête pas là et coodonne pleins de projets à travers le monde.»

L’évolution de la prise de conscience environnementale

« Depuis que j’ai 20 ans, je m’intéresse à l’environnement. Ce n’était pas le même regard qu’aujourd’hui. On s'interessait alors à la biodiversité : les rhinocéros, les éléphants, les oiseaux. Aujourd’hui, on parle de danger global pour toute la vie sur Terre. Les scientifiques parlent désormais de sixième extinction. Nos valeurs et notre façon de vivre ressemblent à la société société consumériste dans laquelle on vit. Et finalement, cette religion de la croissance est en train de tuer la vie sur Terre. Ce qu’on pouvait faire à 2 milliards, on ne peut pas le faire à 7 milliards. La population a été multiplié par 4 et la conso de viande et de poissons par 8. On est en train de consommer la Terre. Cela fait une dizaine d’années que l’on se rend vraiment compte de tout cela. »

L’avenir de la planète

« Je suis un optimiste très inquiet. On va vers un monde inconnu, tout le monde ne va pas mourir mais c’est un monde plus compliqué, plus de cyclones, de tempêtes, un monde déséquilibré. Ce qui est terrible, c’est que la vie sur terre à côté de nous est en train de disparaître : les animaux sauvages ne représentent plus que 2% de la biomasse du monde. Il n’y a plus que nous sur Terre. Et aujourd’hui, c’est ridicule de penser qu’on peut arrêter la machine. Il ne faut pas penser qu’il est inutile d’agir, toutes nos actions en faveur de la planète amortissent, il faut continuer à se battre. »

Actions quotidiennes

« On peut manger bio, vivre à la campagne, arrêter d’acheter de la viande industrielle. C'est simple. Cela ne changera pas le monde mais permet d’être en accord avec soi-même. Or, agir rend heureux. »

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Bagnères de poulard, porc Large White âgé de quatre ans, pesant 502 kg et mesurant 1,15 mètre de haut, fils d'Actif de Poiville, avec son propriétaire, Henri Bordes, habitant Poulard (Salon de l'Agriculture, paris) © Yann Arthus-Bertrand

La politique dans tout ça

« Les hommes politiques manquent de courage. Ils sont soit inconscients, soit tellement obsédés par leur vision électorale qu’ils ne voient pas ce qui se passe. J’imagine tous les dossiers qui s’accumulent sur le bureau d'Emmanuel Macron alors que ce sujet devrait dépasser tous les autres.

L’accord de la COP 21 ? Quel truc de faux-culs. Les mots pétrole, énergie fossile et charbon y sont absents, sinon les pays producteurs ne signaient pas. Le problème c’est l’égoïsme de chacun, des nations. Chacun fait ce qu’il veut. Il faudrait un gouvernement mondial.»

Legacy, du 28 juin au 1er décembre 2019 sur le toit de La Grande Arche de La Défense, Puteaux (92).

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