Mort de Michel Legrand : quand le musicien et Natalie Dessay racontaient leur dernier projet

Natalie Dessay et Michel Legrand formaient depuis quelques années un duo prolifique. [SIMON FOWLER]

Michel Legrand, disparu dans la nuit de vendredi à samedi 26 janvier 2019, à l'âge de 86 ans, n'aura cessé de créer tout au long de sa vie. Il y a un peu plus d'un an, il dévoilait son ultime composition, l'enregistrement de la comédie musicale « Between Yesterday and Tomorrow », comme un pont jeté entre deux muses. Ce projet musical, racontant en musique la vie d'une femme, était né sous l'impulsion du compositeur en 1973. D'abord proposé à Barbara Streisand, c'est finalement Natalie Dessay qui chantait ce monologue lyrique.   

45 ans après, l'oeuvre revivait dans son intégralité. Une longue genèse, que nous racontait en détail les deux artistes, en décembre 2017, entre anecdotes et souvenirs.

Michel Legrand : Je connaissais déjà Barbara Streisand depuis des décennies. On travaillait avec les époux Bergman, des auteurs formidables avec qui je partage quelques récompenses, aux Gloden Globes et aux Oscar. Dans tout ce que j’ai composé, il y a des textes d’eux. Un soir, je leur propose de faire un disque avec une seule histoire plutôt que pleins de petites, dans différents morceaux disparates, une douzaine de chansons sur l’histoire d’une femme. On les montre à Barbara, ravie et enthousiasmée…Mais quinze jours après, elle ne veut plus chanter la première et la dernière chansons, sur la naissance et la mort de cette femme imaginaire. Très émotive et habitée, elle nous explique qu'il est trop difficile, sans doute par superstition, d'incarner ces deux moments charnières d'une vie. Mais si je supprimais ces deux étapes, l'ensemble n'avait plus de sens.

Vous avez remisé le projet à plus tard?

M.L. : Au final, je l'oublie dans les tiroirs, et ça n'est qu'en rediscutant avec Natalie Dessay chez moi, il y a quelque temps, que l'idée est revenue. Natalie m'avait alors demandé si je n'avait pas des œuvres oubliées, inconnues, que je pourrais lui faire découvrir. Et je lui raconte cette histoire en chanson. J'ai pu sentir à quel point Natalie a été emballée d'entrée. Je suis retourné en californie pour finaliser l'oeuvre avec, toujours, les new-yorkais Marilyn et Alan Bergman. Il y avait des chansons vieilles de 40 ans, qu’on a changé ou peaufiné.

Pourquoi ne pas l'avoir proposé à d’autres que Barbara Streisand, avant Natalie Dessay ? 

M.L. : Il n’y avait tout simplement pas d'autres chanteuses américaines à qui je pouvais proposer ça à l'époque, que Barbara Streisand. Et maintenant, je pense que Natalie est la seule à qui je pouvais confier ça. C'est comme les instrumentistes. Quand je l'entends chanter, c'est une émotion tellement forte. Tout ce qu'on imagine est porté grâce à elle, tout cela prend vie.

Natalie Dessay : Il a senti le désir que j’avais de faire ce projet avec lui, la passion. C'est pour cela aussi que les projets naissent, par la passion, avant tout. C'est une œuvre majeure dans la disco de Michel Legrand, je suis très heureuse qu'elle ait pris vie, qu'elle puisse être entendue. C'est une oeuvre qui doit vivre au-delà de nous deux. J'espere qu'un jour ma fille la chantera !

Avez-vous réactualisé votre travail après toutes ces années?

N.D. : Il a fallu rajouter des Interludes, puis on est parti en studio à Londres, avec le London Symphonic Orchestra. C'était un ensemble incroyable, auquel s'est ajouté une guitare, un piano, et des sections de cuivres jazz, plus une section rythmique. Les musiciens adorent ça, de mêler leurs univers à ceux d'autres répertoires.

M.L. : Le projet n'aurait pas été le même il y a quarante ans. On a refait beaucoup d'orchestrations, c'était il y a longtemps, et j'ai évolué aussi dans ma composition. Mais ce sont les aventures d’une femme, qui pourraient être celle d’un homme. On y parle des étapes universelles d’une vie, l'idée d'origine est intemporelle.

C'est aussi une chance pour vous Natalie, actrice de formation, de pouvoir mêler les deux univers artistiques, le chant et la comédie ?

ND : Quand on chante des chansons comme celles-ci, on est beaucoup plus proche des mots, il y a quelque chose qui amène à interpréter différemment de l’opéra, où la compréhension des mots est subsidiaire par rapport à la puissance vocale. A l'opéra, c'est une voix de tête, très forte, avec l'orchestre derrière que l'on doit couvrir. Je n'avais donc pas le choix des rôles, ma voix me contraignait. Ici, au contraire, j'ai un choix beaucoup plus vaste. La chanson, c’est l’intimité, comme si l'on parlait à l'oreille. J’ai travaillé, et travaille toujours pour m'habituer à cette nouvelle façon d'utiliser sa voix. J'ai tellement aimé cette évolution, moi qui était habituée à sortir la voix pour des salles entières ! Quand on est au micro, on n'a plus besoin de ça. C'était un vrai plaisir de pouvoir chanter, par exemple, comme une enfant, à l'image du titre Mother & Child.

Les chansons que j'écris fleurissent 25 ans plus tardMichel Legrand

Coté instrumental, on a droit a un véritable foisonnement d'influences, de styles, de variétés dans les orchestrations. Vous ne vous interdisez rien ?

M.L. : C'est un vrai mélange des genres, un hommage aux compositeurs qui m’ont bercé. J’ai une liberté nouvelle que je n’avais pas il y a quarante ans, je ne m’interdis rien. Mais j'aime tous mes enfants, quelque soit la complexité ou la simplicité de l'oeuvre. Surtout, je ne pense jamais à un genre avant de composer. Les gens ne savent pas ce qui va se passer : jazz, bougalow, classique… Je résiste aux classifications, et c'est mieux ainsi.

N.D. : Michel est un boulimique de la composition, il ne cesse pas de créer, il n'arrête pas de produire de nouvelles œuvres : concerto pour piano, pour violoncelle, ou encore ce cycle, réalisé l’an passé. Il y a une grande richesse de la production chez lui, il continue de remplir ses tiroirs ! 

Y-a-t-il une différence d'approche selon la langue utilisée, française comme dans «Chantons sous la pluie», ou ici l'anglais ?

M.L. : Il y a en effet une façon différente de s’exprimer selon la langue. L'Anglais américain est plus souple. En français, il y a plus de heurts. L'Anglais, plus rond, possède des mots courts, jouissifs pour les paroliers et les compositeurs. Elle a une accentuation précise, mais qui lui donne tout son rythme. Et bien sûr chez moi, vu les œuvres, ce qui est important c'est qu'on comprenne les mots, quelque soit la langue.

N.D. : Un mot peut être une note en anglais, c'est plus facile de faire swinguer cette langue. C'est un plaisir pour moi de manier l’anglais, que je n'ai jamais chanté à l’opéra. J'ai donc eu besoin de réapprendre la prononciation. Ca doit sortir naturellement pour être crédible.  

Michel Legrand, comment voyez-vous votre rôle de chef d'orchestre ?

M.L. : Je dirige mes œuvres. C'est primordial, car cela permet de gérer le tempo. J’aime beaucoup la direction d’orchestre, pour toutes les nuances sonores et physiques qu’on peut lui faire faire. C'est là que tous les détails de l'oeuvre sortent. 

De votre côté Natalie Dessay, qu'est-ce qui vous a attiré, depuis quelques années maintenant, dans le travail de Michel Legrand ?

N.D. : C'est, entre autre, son génie de la mélodie, combiné à celui de l'harmonie. Il crée des chansons qu'on ne connaissait pas cinq minutes avant, et qui donnent l'impression d'avoir toujours existées. C'est une capacité très rare.

M.L. : Les chansons que j'écris, fleurissent 25 ans plus tard. Mystérieusement, elles ont l'air d'avoir été écrites hors du temps. Pour cela, il faut, je pense, aussi avoir une qualité, l'imagination. On peut être un très bon compositeur, mais sans imagination, on va tourner en rond, autour de certains thèmes usés jusqu'à la corde. 

Between Yesterday & Tomorrow, composé et dirigé par Michel Legrand, avec Natalie Dessay. Orchestre LSO, Sony Music.

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