Tunisie : les difficiles relations entre pouvoir et médias

L'affaire de la télévision nationale tunisienne, cible depuis près de deux mois d'un groupe de manifestants proches d'Ennahda réclamant l'"épuration" au sein des médias, illustre la tension grandissante entre le parti islamiste dominant et les journalistes tunisiens.[AFP]

L'affaire de la télévision nationale tunisienne, cible depuis près de deux mois d'un groupe de manifestants proches d'Ennahda réclamant l'"épuration" au sein des médias, illustre la tension grandissante entre le parti islamiste dominant et les journalistes tunisiens.

Les journalistes sont régulièrement accusés de dénigrer systméatiquement l'action gouvernementale, voire de comploter pour renverser l'exécutif. A l'inverse, les médias soupçonnent le parti islamiste de vouloir mettre l'information en coupe réglée.

Depuis le 2 mars, quelques dizaines de personnes, la plupart proches du parti islamiste Ennahda, se relayent pour camper devant le siège de la Wataniya (télé publique) qu'ils accusent d'être aux mains de RCdistes (membres du RCD, parti dissous de Ben Ali) ou de "gauchistes" tentant, selon eux, de "semer la sédition et créer la zizanie dans le pays".

Les campeurs réclament notamment l'"assainissement" et l'"épuration" de la chaîne, dont le directeur, Sadok Baouabbene, a pourtant été choisi par le gouvernement de l'islamiste Hamadi Jebali.

"Il y a une dérive de la télévision tunisienne qui ne représente qu'un seul courant politique et ne répond pas aux aspirations du peuple tunisien, qui veut un média honnête et impartial", déplore Halima Maalej, participante au sit-in.

Mêmes critiques au niveau officiel. Al-Watanyia "a une orientation idéologique", estime le porte-parole d'Ennahda, Nejib Gharbi. "Tout ce que nous demandons aux journalistes, c'est la neutralité", ajoute-t-il, reprenant un discours qui vise souvent la presse dans son ensemble.

Les syndicats des fonctionnaires de la télévision tunisienne reconnaissent la nécessité de réformer ce mastodonte de 1300 personnes, qui fut pendant des décennies la voix officielle du pouvoir. Mais ils dénoncent "l'inertie" et le "silence" du gouvernement, et menacent d'entrer en grève générale le 3 mai, date de la journée mondiale de la liberté de la presse.

"Ce n'est pas avec la pression, les insultes et les agressions qu'on peut réformer les médias", souligne Néji Bghouri, membre de l'instance indépendante tunisienne chargée du secteur des médias (INRIC).

"Il y a un travail méthodique pour mettre la main sur les médias", accuse-t-il, estimant que les dirigeants tunisiens "veulent les dominer pour faire briller leur image en prévision des prochaines élections", prévues dans un an.

Les professionnels du secteur s'inquiètent notamment d'allusions plus ou moins directes à une éventuelle privatisation.

Lors d'un entretien accordé mi-avril à des quotidiens qatari et omanais, le chef du parti Ennahda, Rached Ghannouchi avait évoqué la possibilité de "prendre des mesures radicales dans le domaine de l'information dont, éventuellement, la privatisation des médias publics".

Le chef du bureau politique d'Ennahda, Ameur Larayedh, avait aussi évoqué une telle solution.

La privatisation ne règlera rien et l'envisager "montre une ignorance totale du secteur", estime Néjiba Hamrouni, présidente du Syndicat national des journalistes tunisiens (Snjt).

"Les pays démocratiques ne cèdent pas leurs médias audiovisuels publics au capital privé", a de son côté mis en garde l'INRIC. Citant des pays ayant vécu une transition démocratique comme l'Espagne, le Portugal, la Pologne, l'instance rappelle que ces derniers n'ont pas cédé leurs médias audiovisuels publics au capital privé, malgré "leur rendement discutable, le manque de compétence de leurs professionnels, et les critiques virulentes qu'ils adressaient à leurs gouvernants pendant les premières années de la transition".

Selon des observateurs, la course électorale a bien commencé en Tunisie, dans un climat marqué par la division entre deux pôles: les pro-Ennahda et l'opposition qui tente de se positionner sur la scène politique après son échec au scrutin du 23 octobre.

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