La CIA, État au cœur de l’État, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani [REAU ALEXIS / SIPA]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

Tout homme va toujours au bout de son pouvoir», disait le grand historien Thucydide. A notre époque, on devrait ajouter : «Toute institution va toujours au bout de son pouvoir.» Ainsi, les Etats-Unis sont-ils confrontés à l’extension, presque sans limite, des pouvoirs d’une institution majeure, la CIA. Voilà que la puissante Agence centrale du renseignement est accusée d’avoir piraté au cours des dernières années les systèmes informatiques de la Commission du renseignement du Congrès des Etats-Unis. Celle-ci est présidée par une sénatrice démocrate, Dianne Feinstein, pourtant de notoriété publique grand défenseur des services de renseignements.

 

Mais aux yeux de la CIA, cette Commission a eu le tort d’enquêter longuement sur la pratique systématique de la torture. Enquête qui a fait l’objet déjà d’un volumineux rapport, à ce jour non publié, là encore sur pression de la CIA. Cela pose à l’évidence un grave problème institutionnel à la République américaine. Ce n’est pas la première fois que la CIA est ainsi au centre d’une polémique. Sans revenir sur les années 1970, marquées par la toute-puissance de l’Agence et son «expertise» en matière de coup d’Etat et contre coup d’Etat de sinistre mémoire, celle-ci s’était retrouvée d’un meilleur côté lors de la présidence de George W. Bush. La CIA avait alors tenté de résister aux pressions du vice-président, lequel cherchait à toute force à monter un dossier établissant que l’Irak de Saddam Hussein détenait les fameuses «armes de destruction massive» qui devaient servir de prétexte au déclenchement de la guerre contre l’Irak.

 

S’en était suivie une période de déstabilisation de l’Agence, laquelle, comme l’ensemble des services américains, était aussi accusée de ne pas avoir su prévenir les attaques du 11 septembre 2001. On connaît la suite et notamment les très nombreuses restrictions aux libertés apportées par le «Patriot Act» mais aussi, et surtout, la pratique de la torture par l’Agence de renseignements. C’est là sans doute le point clé de la résistance de l’Agence aux enquêtes des parlementaires, au point de la conduire à enfreindre la Constitution et même à tenter d’intimider les membres de la Commission du renseignement.

 

Barack Obama, qui avait promis de réparer les dommages moraux, les considérables atteintes à l’image des Etats-Unis résultant des révélations sur la pratique de la torture, notamment en interdisant celle-ci, ne se montre pourtant guère enclin à demander des comptes à la CIA. Ce en quoi il a tort, aux yeux en tout cas de quiconque voit dans l’exemplarité du modèle démocratique, une priorité que la CIA est censée elle-même respectée.

 

On doit bien sûr ajouter à ce qui apparaît aux Etats-Unis comme un scandale politique, l’autre scandale que sont les écoutes opérées de part le monde par la NSA, l’Agence nationale de sécurité américaine. A laquelle on peut aussi objecter que les millions d’écoutes qu’elle avait collectionnées n’avaient servi à rien, ou alors à pas grand-chose, car le 11-Septembre a bien eu lieu. Plutôt si : elles ont servi à provoquer un grave différend entre la présidence américaine et deux de ses plus importants alliés : l’Allemagne et le Brésil. Car Angela Merkel, évidemment plus sensible que d’autres, compte tenu de son expérience de l’Allemagne de l’Est, à l’espionnage dont elle a été l’objet, et Dilma Rousseff, qui a elle-même annulé une visite aux Etats-Unis, ne décolèrent pas. Oui, il n’est jamais bon qu’un homme ou une institution aille au bout de son pouvoir.

 

L’essence même de la démocratie, le combat permanent de celle-ci, résident toujours dans l’équilibre des pouvoirs… sans cesse menacé.

 

 

Jean-Marie Colombani

 

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