Une Amérique trop en retrait, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani[REAU ALEXIS / SIPA]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

 

Face à une Russie objectivement agressive (hier vis-à-vis de la Géorgie, aujourd’hui de l’Ukraine, et demain ?) et, malgré l’accord de Minsk, toujours menaçante, il y a en Europe un véritable parti pro-russe. Ce dernier est prêt à exonérer Vladimir Poutine, voire à le présenter comme un modèle d’exercice du pouvoir. Ceci n’est pas limité à l’extrême droite : le spectre va de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder à l’actuel Premier ministre grec Alexis Tsipras, en passant par une pléiade de dirigeants politiques français.

L’explication la plus souvent mise en avant recoupe les "éléments de langage" fournis par le Kremlin : tout cela est de la faute des Européens, coupables d’avoir voulu nouer un partenariat privilégié avec l’Ukraine. Mais la faute principale reviendrait aux Etats-Unis, coupables de vouloir enrôler l’Ukraine dans l’Otan (perspective à laquelle s’opposent la France et l’Allemagne) et de se livrer à une manœuvre d’encerclement. Comme au bon vieux temps de la guerre froide il y aurait une capitale du Bien, Moscou, et une capitale du Mal, Washington.

L’observation de la réalité incite à plaider l’inverse. A savoir que nous ne souffrons pas d’un trop d’Amérique mais d’une absence d’Amérique. Barack Obama n’était présent ni à Paris pour la grande marche du 11 janvier, ni à Minsk lorsque Angela Merkel et François Hollande ont mis tout leur poids pour obtenir un accord entre la Russie et l’Ukraine. Cette absence – même si Barack Obama a pris l’initiative des sanctions contre la Russie – est logique. La diplomatie américaine, redéfinie par Barack Obama par opposition à l’aventurisme de George Bush et largement influencée par une dominante désormais isolationniste aux Etats-Unis, est centrée sur la zone Asie-Pacifique. Elle ne regarde plus l’Europe de la même façon.

D’un point de vue strictement européen, les critiques que l’on peut émettre envers le président américain sont exactement à l’opposé de la propagande que nous sert Vladimir Poutine. Si la Russie est de nouveau présente en Syrie, en Egypte, sans oublier son soutien à l’Iran, c’est en grande partie parce que le nouveau cours de la diplomatie américaine a laissé un grand vide. Qu’il s’agisse du choix manifestement hasardeux d’une alliance avec les Frères musulmans, de l’Egypte à la Turquie, en passant par la Tunisie, pendant les révolutions arabes. Ou du retrait précipité des derniers 10 000 soldats américains d’Irak : retrait opéré au nom de la promesse faite aux Américains d’en terminer avec les guerres de George Bush, mais retrait trop rapide car il a privé l’armée irakienne d’encadrement et d’efficacité. Même si, dans le chaos actuel qu’est devenu le Proche-Orient, le péché originel est bien celui de George Bush et de sa désastreuse guerre d’Irak, il est clair que Daesh n’a pu avancer sur le terrain que parce que l’armée irakienne avait cessé d’être un rempart.

Barack Obama voudrait refonder le cadre juridique des interventions militaires américaines en limitant les pouvoirs présidentiels dans ce domaine. Car tout et n’importe quoi peut être décidé à l’extérieur des frontières des Etats-Unis au nom de la lutte contre le terrorisme. Mais Obama sait aussi que, pour vaincre Daesh avant qu’il ne soit trop tard, il lui faudra obtenir l’autorisation d’envoyer des forces spéciales au sol.

Pourtant, globalement, la diplomatie américaine reste aujourd’hui en retrait. C’est la mesure de celui-ci qui a permis à Poutine d’amputer la Géorgie de deux régions, d’annexer la Crimée et, peut-être demain, d’arrimer l’est de l’Ukraine. Qu’on le veuille ou non, une Europe qui n’a toujours pas mis en place sa propre défense reste dépendante, pour le respect de son intégrité territoriale, d’une Amérique qui redeviendrait moins lointaine. 

Jean-Marie Colombani

 

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