La semaine de Philippe Labro : le monde en tribune, Poutine en coulisses

«Je retiens la notion de puissance, le poids de l’Histoire, la force du passé, ressentis sur la place Rouge», écrit Philippe Labro.[FRANCK FIFE / AFP]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour CNEWS, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

MARDI 26 JUIN

Nous débarquons à Moscou avec quel­ques amis pour assister à France-Danemark. Il fait un temps radieux. La ville est impressionnante de propreté et d’organisation. Pas un papier par terre, pas un sac en plastique, pas une crotte de chien, pas un mégot. On peut espérer que les JO de 2024 à Paris offriront ce même spectacle. Car, en attendant, le contraste avec la saleté de la capitale française, ses nids-de-poule dans les rues, ses trottoirs qui ne semblent jamais nettoyés, est violent.

La présence policière et militaire russe est palpable : pas un hooligan, aucun signe de violence apparent. Aucun débordement. L’ambiance est à la bonne humeur, au plaisir de marcher vers le stade Loujniki – aussi vaste que le Stade de France, mais plus moderne. Les soldats, avec une nouvelle tenue de camouflage bleue et grise, le regard fixe, jeunes, la cordialité mêlée à une autorité qui ne se discute pas, procèdent, par milliers, aux abords du stade à des vérifications successives.

Une Coupe du monde, comme les JO, c’est le rendez-vous de la planète, les Sud-Américains, les Orientaux, les Américains. Chaque supporter ressemble aux clichés que nous nous faisons de ces régions : festifs, comme les Latinos, rudes et peu engageants, comme les Serbes et les Croates, bruyants comme les Scandinaves. Derrière moi, j’ai eu le droit, pendant toute la partie, à un Danois barbu et ventripotent qui appuyait en permanence sur une sorte de miniklaxon, émettant un «pouêt, pouêt !» insupportable. Le même homme, face à la chute d’un joueur français resté au sol après un contact viril, se mit à hurler :

– Hollywood ! Hollywood !

Car c’était, en effet, du spectacle, du cinéma. Mais le film ne proposait aucun suspense. Les séquences se déroulaient sans surprises, ni coups d’éclat – ce qui ne favorisait guère le soutien des milliers de Français d’une passivité et d’une inertie comparables à celles qui semblaient habiter nos joueurs. Seules les olas qui traversaient les rangs des 78.011 spectateurs procuraient cette euphorie enfantine de participer à une fête. Si, pour l’instant, les Français sont aussi tièdes, c’est parce que l’équipe qu’ils sont venus encourager leur a paru tiède. J’ai entendu les formules d’usage de la part de mes voisins :

- Ils ne mouillent pas le maillot.

- Ils ne marquent pas de buts, y a pas de «tueur» en attaque.

Et le final :

- Attendez ! Ils vont monter en puissance.

De tous les clichés propagés, cette «montée en puissance» est celle qui me fait le plus sourire. Mais je me trompe sans doute. On verra bien samedi !

En attendant, je retiens la notion de puissance, le poids de l’Histoire, la force du passé, ressentis le lendemain matin sur la place Rouge, face à ce Kremlin, dont les seules murailles de couleur brique sont nos références à ce peuple, à ce pays, à l’homme qui, en quinze ans, lui a redonné sa fierté d’être redevenu un acteur majeur de la ronde du monde. On sent Poutine partout. Ceux qui ont connu Moscou il y a vingt ou trente ans témoignent :

- C’est un changement extraordinaire.

Les taxis sont jaunes. Les yeux sont bleus. Les sirènes de police miaulent comme à New York. D’ailleurs, parfois, on se croirait à Manhattan – avec les affreuses boutiques de fast-food installées pas loin du mausolée de Lénine.

MERCREDI 27 JUIN

Aéroport Cheremetievo. Nous faisons la queue devant le comptoir du départ. Autour de moi, des hommes en majorité. La désillusion se lit sur les visages, la résignation. A bord, au moment de l’atterrissage à Roissy, le pilote annonce :

- L’Allemagne, battue par la Corée du Sud, est éliminée.

On entend des cris de joie et des applaudissements. Ça m’a surpris, tout de même, cette unanimité devant la défaite des champions du monde. Sans doute les passagers se soulageaient-ils, ainsi, de leur frustration.

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