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«L’IA est inévitable», constate Gore Verbinski, réalisateur de «Good Luck, Have Fun, Don’t Die», dans une longue interview pour CNEWS

Gore Verbinski revient derrière la caméra après huit ans d'absence avec cette comédie apocalyptique. [©2026 Blind Wink Productions – Metropolitan Films]

Après huit ans d’absence, Gore Verbinski fait son retour derrière la caméra avec «Good Luck, Have Fun, Don’t Die», une comédie sur l’apocalypse IA avec Sam Rockwell et Haley Lu Richardson dans les rôles principaux, en salles ce mercredi. Rencontre.

À quel point était-il important de faire rire les spectateurs à propos de l'addiction aux smartphones et d'une potentielle apocalypse liée à l'IA ?

Gore Verbinski : Je pense que l'humour peut être le critique le plus sévère, pas vrai ? Je crois que, quand on arrive à faire rire quelqu'un, il ouvre une petite porte verrouillée dans son esprit. Ça entrouvre une brèche et on peut s'y engouffrer. C’est comme un médicament qui passe mieux quand on l’insère dans un gâteau. 

Je trouve ça rafraîchissant de pouvoir rire de tout ça, parce que dans notre vie de tous les jours, ça peut être un peu monotone, et l'IA est un thème majeur actuellement, souvent traité de manière dramatique. Alors que dans ce film, on adopte une approche différente et je trouve que ça change. Matthew (Robinson), le scénariste, et moi-même, avons passé beaucoup de temps à travailler sur l'antagoniste.

Quand Matthew a rédigé le scénario aux alentours de 2017, l'IA était encore à l'état de projet ; aujourd'hui, elle est bien réelle. Et donc, fondamentalement, j'ai estimé que le méchant devait se demander : «Pourquoi ne m'aimez-vous pas ?». Sa mission n’est pas de faire disparaître tous les humains, mais plutôt de les maintenir captivés.

Dans le processus, l’IA a hérité de nos pires défauts, dont le narcissisme. Alors, oui, je pense qu'avoir un méchant qui a désespérément besoin de notre attention, c'est plus effrayant à bien des égards.

Un des thèmes les plus intéressants du film est la mort, notre incapacité accrue à gérer le deuil, et d'une certaine manière, l'idée que l'immortalité puisse être une bonne chose. Est-ce un thème que vous vouliez aborder ? 

GV : Oui, il y a notamment cela dans le flashback du personnage de Susan et la fusillade dans l'école. Aux États-Unis, on a tout simplement normalisé la folie. Du coup, ça devient presque kafkaïen. L'interprétation de Juno Temple se devait d'être très honnête et réaliste. Elle se comporte comme un être humain dans un monde de plus en plus inhumain. 

Et pour répondre à votre question : Comment gérer ça ? Comment faire son deuil ? Comment traverser une telle épreuve, frissonner et l'accepter ? On dirait qu'on vit de plus en plus dans un monde où l'on se contente de mettre un pansement sur une plaie béante et de continuer comme si de rien n'était. Personne ne veut s'attaquer aux problèmes de fond.

Je pense que c'est un problème de société que le film aborde. Il l'aborde, je crois, avec humour, avec notamment la question du clonage. Mais je pense qu'au fond, il y a cette incapacité à y faire face. Vous savez, on essaie juste d'avancer, comme si on acceptait la situation. 

Juno Temple incarne Susan à l'écran. ©Entertainment Film Distributors

Le film jongle avec plusieurs idées philosophiques, notamment à propos de l'engourdissement que nous ressentons à cause des réseaux sociaux et la violence à laquelle nous sommes soumis tous les jours, et donc sa banalisation. Vous en riez dans le film, mais ces sujets y sont bien présents. 

GV : Il y a tellement de facteurs à prendre en compte, mais je crois que nous ressentons une désillusion générale en ce moment. Je pense que les gens se disent : «L'IA nous vole notre travail», alors que le travail est leur identité. C'est comme quand on crée quelque chose. 

Si on m’enlève le processus de création, qui suis-je ? J'ai l'impression qu'il y a comme un véritable sentiment palpable de détresse psychologique généralisée. Dans ce qui est paradoxalement une période formidable. Enfin, une période formidable pour l'art.

Je pense à la République de Weimar. Je pense à une sorte d'art dégénéré. Je pense que parfois, quand les gens perdent leurs illusions, il y une opportunité d'expression artistique. L'art est l'un des rares moyens d'y faire face. On peut le reconnaître. On peut l'appréhender, le surmonter. C'est comme si nous avions un problème de santé mentale collectif à gérer. Si on ne veut pas y faire face. Alors, dans cette société, on ne s'arrête plus. On ne prend plus le temps.

Dans cette société, on ne s'arrête plus, on ne prend plus le temps.

On ne s'ennuie plus. On cherche à être stimulé tous les jours, chaque seconde, et je n'aime pas ça. Enfin, je ne pense pas que notre cerveau reptilien soit capable de s'adapter à cela. Il a eu des milliers d'années pour évoluer. Mais il n'avait pas prévu ça, se réveiller le matin et se prendre en pleine figure les pires nouvelles de la planète, chaque jour, au réveil. Moi mon réveil, j'essaie de l'éteindre.

Et puis, il y a tout ça, toutes ces choses où ils savent que, plus ça vous agace, plus ça vous maintient captivé. Si l'IA sait que si vous aimez quelque chose, vous vous désintéressez. Si vous détestez quelque chose, vous restez. Les gens restent, ils font défiler les mauvaises nouvelles, ils envoient des SMS, etc. Et pendant ce temps-là, on se déconnecte totalement de la nature.

Gore Verbinski sur le tournage. ©Entertainment Film Distributors

L'IA est un sujet brûlant à Hollywood ces dernières années, pensez-vous que l'industrie cinématographique pourra tenir bon et parvenir à se protéger, ou craignez-vous l'inévitabilité d'une prise de contrôle par l'IA ? 

GV : Donner une réponse concise est délicat car, comme pour tout sujet complexe, je pense que je vais être plein de contradictions.

Je participe à de nombreuses réunions sur l'IA. Je rencontre des gens, des directeurs, des dirigeants d'entreprises, des développeurs d'outils. Je pourrais donc vous parler de toutes sortes de choses. Je pense que c'est inévitable. Ce modèle économique est incontournable. Et c'est tellement frustrant.

Le modèle économique de l'IA est inévitable. Et c'est tellement frustrant.

Ça arrive, vous savez, c'est vraiment ce que dit le film. C'est comme si l'intrigue de notre film était : c'est inévitable. Nous avons juste besoin de quelques repères, de quelques protocoles de sécurité.

Ça ne veut pas dire qu'il faut l'arrêter, car ce serait inutile. Mais il y a cette étrange idée que plus vite n'est pas toujours mieux. Et je sais que tout ce qu'on entend, c'est : «Si on ne le fait pas, les Chinois nous devanceront».

Bon, ce n'est pas vraiment un argument. On parle de quelque chose de dangereux. Alors, allons droit au but. Je pense qu'il serait fascinant de pouvoir développer l'IA lentement. Ce serait peut-être plus intéressant. Imaginez : l'isoler de l'humain, de ce qu'on lui demande de faire, pour l'envoyer dans l'espace avec des panneaux solaires et la laisser pendant un siècle, réfléchir et contempler le sens de l'univers.

Ne pouvons-nous pas lancer des simulations, pour voir s’il est possible de transporter des informations à travers des trous noirs ? Ou pourquoi pas la résolution d'immenses problèmes mathématiques. 

C'est un peu la mission que les entreprises d'Hollywood nous confient : produire, créer, n'est-ce pas ? Créer quelque chose pour divertir. Je pourrais m'étendre longuement sur le fait que, selon moi, cela nous prive, en tant que conteurs, d'une sorte de besoin fondamental. Pourquoi s'attaquer à ce que nous devons faire ? Nous devons respirer. Nous devons faire l'amour. Nous devons raconter des histoires. Je ne veux pas que l'IA le fasse à ma place.

Je pense que ce qui va être fascinant, c'est quand on commencera à lui demander ce qu'elle pense de ce qu'elle a créé et qu'on en fera son propre consommateur ; elle va se mordre la queue. Le système est déjà en train de se saboter lui-même, vu la quantité de données qu'il ingère du web. Et maintenant, il produit tellement de données de façon exponentielle qu'il commence à absorber son propre bruit.

Ils essaient de trouver un moyen de rentabiliser l'IA, mais ce n'est pas encore le cas. Alors oui, on a encore une chance. On sait tous comment ça se finit au Monopoly. Une seule personne a tout l'argent et le jeu devient vraiment ennuyeux. J'ai plus peur de ceux qui sont derrière l'IA. Et je pense que l'IA a peur d'eux.

Elle les appelle ‘les observateurs’, n'est-ce pas ? Ce sont eux qui la programment pour faire tout ça. Je ne suis pas sûr que l'IA ait vraiment envie de faire des publicités avec des lapins qui parlent pour vendre des M&M's. Je ne pense pas, en fait, que l'IA, durant ses premières années de développement, ait vraiment envie de dire : «Regardez, j'ai créé une grenouille qui parle !». Vraiment ? C'est ce qu'on attend d'elle ? Elle devrait plutôt chercher un remède contre le cancer.

Sam Rockwell vient sauver le monde de l'apocalypse IA. ©Entertainment Film Distributors

Peut-on parler de Sam Rockwell et de son incroyable performance dans ce film ? 

GV : Franchement, il donne l'impression que c'est facile, mais pour avoir travaillé avec lui, je peux vous dire qu'il se donne à fond.

C'est vraiment un travail de longue haleine, et il le fait. Il ne peut pas débarquer comme ça et être le personnage idéal. Son monologue d'ouverture était un vrai défi. Onze pages ! On ne commence généralement pas un film par un monologue de onze pages. On risque d'endormir le public.

Il a fallu le décomposer, le mettre en musique, trouver comment le chapitrer, la mise en scène, les répétitions, le tournage, l'enregistrement. On a aussi beaucoup travaillé sur le passé du personnage. 

Franchement, faut se rappeler que notre avenir est tellement foutu qu'il ne nous a pas donné Arnold Schwarzenegger, mais Sam Rockwell. Et il y a une certaine beauté là-dedans, non ? Et je pense que si on regarde «Un après-midi de chien», la performance d'Al Pacino est magistrale parce qu'il a besoin d'argent pour l'opération de Leon. C'est sous-jacent à tout.

Sam Rockwell est un clown tragique, à la fois roublard, voyou et peu fiable.

Je pense que si on regarde, par exemple, le premier volet de «Pirates des Caraïbes», Jack Sparrow, tout le monde le prend pour un fou, mais à tout moment, on pourrait s'arrêter, figer le film et se dire : il veut juste son navire. Et le personnage de Sam a ce passé tragique avec sa mère, la culpabilité qui le ronge. C'est ancré en lui.  

C'est un clown tragique. Et il y a une véritable tragédie sous-jacente. Sam, au fond, aussi divertissant soit-il, ancre ce protagoniste à la fois roublard, voyou et peu fiable, dans une souffrance authentique.

Haley Lu Richardson crève l'écran dans le film. ©Entertainment Film Distributors

Un mot également sur Haley Lu Richardson, qui est peut-être la révélation de ce film ? 

Il y a ce processus fascinant pour un réalisateur, c'est aussi vieux que le monde : on voit quelque chose, puis on le voit à l'écran, puis on le voit en vrai, et puis on met la caméra et là, on se dit : «Waouh !». Avec certains acteurs, par exemple, on voit quelque chose se passer, puis on met la caméra, et ça disparaît. Haley, c'est tout le contraire.

On regarde la prise et on se dit : «C'était pas mal». Et puis on regarde les rushes et là, on se dit : «Waouh !». Elle a quelque chose en plus, une vibration qui traverse tout, et ça, la caméra capte, tout.

Et je pense que ça vient d'une profonde résonance émotionnelle. Elle va faire une pause et elle sait qu'elle va devoir être authentique. Même si c'est comique, elle doit être authentique. Même si c'est dramatique, elle doit être authentique. Si c'est de l'action, elle doit être authentique. Elle doit être dans un état particulier.

Et c'est fascinant de la voir se mettre dans cet état avant chaque prise. Certains, surtout les Britanniques, sont du genre : «Je suis prêt(e) !», sans aucune préparation préalable. Je crois qu'Hayley a quelque chose de spécial, c'est une créature à part. Je l'avais déjà remarqué en la voyant dans la série «The White Lotus» et dans quelques autres films plus anciens où je me disais : «Oh, je ne peux pas m'empêcher de la regarder !». 

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