Alice Zeniter : «Le Goncourt des lycéens est un signe donné aux autres lecteurs»

[JOEL SAGET / AFP]

La romancière Alice Zeniter a remporté jeudi le 30è prix Goncourt des lycéens pour «L'art de perdre». Avec ce quatrième roman, l'auteur de 31 ans raconte le destin d'une famille harkie des années 1930 à nos jours. 

Quelle a été votre réaction à l'annonce du prix ? 

Un grand doute qui m’a poussée à demander cinq fois à mon éditrice si elle était sûre d’avoir bien entendu. Je pense d'ailleurs n’avoir pas encore totalement réalisé. J’ai des explosions de joie très brèves et après je retourne dans un état flottant où je me demande si je suis tout à fait réveillée.

Le Goncourt des lycéens est décerné par un jury de lecteurs et non d'écrivains. Quel est votre sentiment à ce propos ? 

C’est quelque chose qui est assez merveilleux parce qu’on ne parle pas de quelque chose qui serait une consécration professionnelle et qui pourrait rester dans un entre-soi. Ce n’est pas la reconnaissance des paires. Le Goncourt des lycéens est un signe donné aux autres lecteurs que c’est un livre à lire. Et c’est ça qui fait que ce prix a autant de répercussions. C'est un prix de lecteurs - il en existe d'autres - mais là, ce sont des lycéens qui composent le jury. Et les questions de transmission et d’identité, de possibilités de s’inventer soi-même contre le déterminisme, c’est quelque chose qui me travaillait énormément quand j’avais leur âge. C'est donc une grande joie de voir que ces interrogations ont un écho particulier auprès d’eux. 

Depuis sa sortie, l'ouvrage connaît une très belle réception.

Au-delà de la question des prix, l’accueil qu’a reçu le livre depuis qu’il est sorti, que ce soit des lecteurs, des libraires ou de la presse, dépassait totalement mes espérances. J’ai cette impression-là, depuis septembre, que le livre est porté par un incroyable engouement. Mais ce n’est pas parce que le livre a cet accueil-là que je pouvais présumer du résultat du Goncourt des lycéens.

Pensez-vous que le fait que ce soit un ouvrage plus personnel que les précédents ait joué dans la balance ? Qui a fait que votre écriture a été plus précise, touchante, saisissante ?

Il est clair pour moi que ce livre-là est particulier. Au moment où j’ai terminé de l'écrire, j’ai réalisé que les livres d'avant avaient signé le chemin pour arriver à «L’art de perdre». Il peut se présenter comme la somme des questions qui habitaient les autres romans. Des questions de transmission de génération en génération, des questions d’engagements politiques, de difficultés d’exister à la fois dans l’image qu’on a personnellement de nous-même et l’image que les autres ont de nous et qui ne coïncident pas forcément. Ce sont des choses que l’on retrouve dans «Juste avant l’oubli», «Sombre Dimanche», «Jusque dans nos bras». Et dans «L’art de perdre», elles se structurent autour de la colonne vertébrale qui est cette histoire familiale qu’on ne m’avait pas transmise et que j’ai essayé de mettre en mots. Je pense qu’il y a une ampleur qui n’était peut-être pas là dans ceux d’avant. Et vous avez utilisé le mot de précision, et c’est vrai que ça a été un travail particulièrement important pour moi de vouloir employer les mots à leur juste place toujours, de ne laisser aucun glissement. Cette ampleur et cette précision permettent une expérience de lecture différente de celle des autres.

Avez-vous effectué beaucoup de recherches?

J’en ai fait énormément puisque justement je n'avais pas d'histoire qui m’ait été racontée par la transmission familiale. J’ai essayé de recréer, dans le mini espace de mon bureau, un siècle de relations franco-algériennes par tous les moyens possibles : papiers, images... J’avais dessiné une immense carte de l’Algérie que je mettais au-dessus de mon ordinateur pour pouvoir y jeter un œil à chaque fois que j’en avais besoin.

Les prix littéraires de cet automne ont récompensé de nombreux romans historiques. Pourquoi ce plébiscite, à votre avis ?

S’intéresser à l’Histoire en tant que romancier, c’est aller déconstruire et questionner des fictions déjà existantes. Les fictions qu’un pouvoir en place a construit, qu’une histoire simplifiée a pu construire dans l’esprit des gens. Il y a un travail de démantèlement d’une fiction officielle et simpliste à laquelle on peut opposer la fiction du roman, qui est celle de la peau, du sensible. Je le voyais bien dans les trois parties de «L’art de perdre» ; si on essaye de parler de la période actuelle, on essaye de mettre en forme une réalité qui ne nous parvient que par fragments, une réalité morcelée, hyper rapide, dont on ne sait pas encore quoi faire dans le temps long de l’écriture. C’est un défi qui est totalement différent.

Le jury avait choisi un carré de finalistes féminines. Y voyez-vous un signe ou un symbole?  

Dans le cas du Goncourt des lycéens, ce sont les livres qui sont jugés. S’il n’y avait pas eu que des prix littéraires attribués qu’à des hommes les semaines précédentes, on n'aurait sûrement pas remarqué que le carré final du Goncourt des lycéens était exclusivement féminin. Et en même temps, je ne peux pas m’empêcher de trouver agréable que les deux prix des Lycéens - le Renaudot et le Goncourt - aillent à Kaouther Adimi et à moi-même. A savoir non seulement à des femmes mais aussi à une jeune génération d’auteurs qu’on n’a pas vue représentée la semaine dernière. Quand bien même j’étais très heureuse des prix qui ont été attribués à des livres que j’adorais depuis leur sortie. Il y avait en effet, tout à coup, cette absence dans le palmarès qui ne correspondait pas du tout à la présence dans la rentrée littéraire.

Vous êtes lectrice de littérature contemporaine, donc... Quels sont vos auteurs préférés ?

Oui, je suis une grande lectrice de littérature contemporaine. Je suis notamment une grande admiratrice d’Eric Vuillard. Maintenant qu’il a eu le Goncourt, je pense que mon côté «underground à dire ça» va totalement disparaître. (rires) Mais ça fait des années que je lis ses livres et qu’il suscite mon admiration la plus totale. Après, je lis énormément de littérature contemporaine américaine. Je suis fan d’un auteur américain, Ben Lerner, qui est publié en France aux éditions de l’Olivier. 

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©Flammarion / 2017

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