Les médecins de ville et cliniques débutent ce lundi un mouvement de grève qu'ils prédisent très suivi, afin de dénoncer le budget «insuffisant» de la Sécurité sociale 2026 et d'exprimer leur crainte de la remise en question de leur liberté d'exercice.
Un mouvement national. Les médecins de ville et des cliniques privées ont amorcé ce lundi une grève «sans précédent» pour dénoncer les futures conditions d’exercice de leur profession en 2026. Parmi les griefs : un budget insuffisant face à des besoins croissants, un contrôle accru des prescriptions d'arrêts de travail, la baisse des tarifs remboursés de certains actes ou encore la restriction de leur liberté d'installation.
Si depuis l'annonce de cette grève, le 26 novembre, des concessions ont été obtenues, les avancées restent insuffisantes selon les syndicats. «Jamais un gouvernement n'avait accumulé autant d'attaques» contre la médecine libérale «en si peu de temps», ont indiqué les six syndicats de médecins représentatifs des généralistes et spécialistes libéraux, et les six organisations d'internes et de jeunes médecins, dans un communiqué.
Budget insuffisant
L’Assemblée nationale a adopté de justesse mardi 9 décembre le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026, par 247 voix pour et 234 voix contre. Promulgué notamment grâce à une alliance de circonstances entre le bloc central et le Parti socialiste, ce budget fait l’objet de nombreuses contestations dans le secteur médical.
Les grévistes déplorent notamment des moyens insuffisants face à des besoins croissants. Pour 2026, la progression des dépenses d'assurance maladie sera en effet limitée à 1,6% (contre +3,4% en 2025), soit 270,4 milliards d'euros (moins que l'augmentation naturelle de ces dépenses, liée notamment au vieillissement de la population).
Le déficit de la branche maladie est fixé à 12,5 milliards d'euros (soit 4,7 milliards d'euros de réduction). Pour y parvenir, des économies dans le champ de la santé de 7,1 milliards sont prévues, via des mesures impliquant des efforts aussi bien de la part des acteurs du système de soins que des assurés.
Contrôle des arrêts de travail
Première mesure dans le viseur des médecins : le contrôle accru des arrêts de travail. Le texte, largement remanié par les députés par rapport au projet initial du gouvernement, contient notamment une mesure visant à limiter la durée des arrêts de travail à 30 jours pour un premier arrêt, et à deux mois en cas de renouvellement.
Le plafonnement de la durée des premiers arrêts maladie s'annonce comme un changement majeur pour les médecins et les patients puisqu'il n'existait jusqu'à présent aucune limite de durée. Avec cette mesure, le gouvernement a pour objectif d'endiguer la hausse des arrêts de travail constatée depuis plusieurs années. Mais les médecins dénoncent une entrave aux soins, et une mesure non adaptée à la réalité du terrain.
Les généralistes dénoncent également le projet de loi contre la fraude, en cours de discussion parlementaire. Le texte prévoit que l'Assurance maladie pourra «imposer» aux médecins qui prescrivent plus d'arrêts maladie que leurs pairs «comparables» une «mise sous objectifs». Cela signifie que les médecins devront réduire leur prescription, et pourront encourir des sanctions financières en cas de non-respect de cette règle.
Gel ou baisse des tarifs remboursés
Autre grief : le gel ou même la baisse de certains tarifs d’actes remboursés par l’Assurance maladie, notamment dans le secteur 2 (praticiens conventionnés, avec dépassements d'honoraires), qui n’ont pour certains pas évolué depuis les années 1990.
Selon le nouveau budget de la Sécu, les autorités auront désormais la possibilité de baisser «de façon autoritaire» les tarifs de certains actes, en «contournant» le dialogue social. Une hérésie pour le syndicat des gynécologues-obstétriciens (Syngof) qui y voit une politique qui «agresse les médecins».
De son côté, le gouvernement justifie cette mesure par une «augmentation exponentielle des dépassements d’honoraires» ces dernières années. «Même si les abus ne concernent qu'une minorité de médecins, nous ne pouvons pas laisser la situation en l'état car nous avons des concitoyens qui renoncent aux soins pour des raisons financières», a répliqué la ministre de la Santé, Stéphanie Rist.
Liberté d’installation
Dernière mesure contestée par les médecins : la restriction de leur liberté d'installation, objet de textes en cours d'examen au Parlement. Si la mesure n’a pas - encore - été définitivement adoptée, un amendement au Budget, à l'initiative de la droite, prévoit un dispositif d'encadrement de l'installation des médecins dans les territoires les mieux dotés.
Par «liberté d'installation», on entend, pour un médecin, la possibilité de choisir d'exercer où bon lui semble sur le territoire national, et ce dès la fin de ses études, indépendamment de la répartition de la population et de l'offre médicale. Mais face à l'inégalité de cette offre médicale et à l'expansion des déserts médicaux, le gouvernement entend agir.
Dans le détail, le dispositif conditionne l’installation de nouveaux médecins dans les territoires les mieux dotés en soignants au feu vert de l’Agence régionale de santé (ARS), moyennant l’engagement de réaliser un certain nombre d’actes dans une zone sous-dense. «Une entrave à la liberté d’exercer, et à l’attractivité du métier», selon les syndicats.
Un mouvement suivi
La grève, qui doit durer dix jours, devrait conduire à la fermeture des cabinets et à l'annulation d'opérations. Une manifestation est aussi prévue à Paris, le 10 janvier. Tous les syndicats font front commun : les organisations professionnelles représentatives (Avenir Spé/Le Bloc, CSMF, FMF, MG France, SML, UFML), les étudiants (Isni, Isnar-Img, Anemf) comme la jeune génération (Jeunes Médecins, Médecins pour Demain).
Seul le SMG (syndicat de la médecine générale) voit dans ce mouvement la défense des «privilèges d'une corporation». Les patients déjà hospitalisés continueront d'être soignés mais les personnes arrivant aux urgences ou à la maternité seront, sauf urgences vitales, «transférées vers l'hôpital public», selon les syndicats. La grève pourrait ainsi mettre sous tension l'hôpital public, déjà éprouvé par un pic d'épidémies hivernales.
De son côté, le ministère de la Santé assure «suivre de près la situation». La ministre Stéphanie Rist a répété vouloir «renouer le dialogue», et promis d'ouvrir avec les médecins «un chantier sur les modes de rémunération». Elle a souligné que des mesures très contestées avaient disparu, et promis de ne pas baisser des tarifs médicaux sans négociations. «Insuffisant» pour les syndicats, qui attendent «des actes».