Bertrand Badie, expert en relations internationales : «Les vieilles puissances n'ont plus la main sur les affaires du monde»

Pour Bertrand Badie, le retour en force du nationalisme partout dans le monde est lié à la crise de l'hégémonie, notamment américaine. Pour Bertrand Badie, le retour en force du nationalisme partout dans le monde est lié à la crise de l'hégémonie, notamment américaine. [Capture d'écran YouTube / Editions La Découverte]

Hong Kong, Algérie, Irak, Bolivie, Chili, Catalogne... Il serait trop long de citer tous les pays et régions du monde dans lesquels des mouvements de contestation ont émergé ces dernières semaines. Des événements simultanés qui s'expliquent en partie par la perte de leadership des puissances traditionnelles (Etats-Unis, Chine, Europe, Russie...), comme l'explique le spécialiste des relations internationales Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris et auteur de «L’Hégémonie contestée. Les nouvelles formes de domination internationale» (Odile Jacob).

Comment peut-on expliquer la simultanéité des nombreux mouvements de contestation à l’œuvre tout autour de la planète (Hong Kong, Algérie, Irak, Bolivie, Chili…) ?

Chacun de ces mouvements a des caractéristiques propres. Ils se sont constitués chacun de leur côté, mais ce qui frappe c'est leur convergence, qui s'explique de trois façons complémentaires.

La première, la plus importante, c'est que nous sommes depuis quelque temps dans un second stade de la mondialisation. Celle-ci s'est construite autour de l'euphorie néo-libérale dans les années 1990. Dans cette euphorie, l'économique a nettement primé sur le social, dans un contexte économique qui n'était pas favorable, ce qui a été le ferment de mécontentements et de frustrations.

Le deuxième élément, c'est qu'un peu partout dans le monde, les institutions politiques sont en crise. Jamais celles-ci, ainsi que le personnel politique, n'ont atteint un niveau aussi bas de légitimité et de confiance. Cette crise s'est traduite dans un premier temps par des réflexes populistes et néonationalistes. Maintenant, ils se traduisent par l'expression d'un mécontentement plus que par des revendications précises, comme c'était le cas autrefois.

Enfin, nous assistons à une crise de l'hégémonie. Les vieilles puissances n'ont plus la main sur les affaires du monde. On le voit notamment avec les Etats-Unis, qui ne gagnent plus les guerres et qui au contraire y laissent beaucoup de leur autorité et de leur crédibilité. Idem au niveau des puissances régionales. Celles du Nord, anciennes, ne parviennent plus à s'imposer dans leur zone d'influence. C'est le cas par exemple de la France en Afrique. Mais les nouvelles puissances régionales sont également mises en échec, comme l'Iran au Moyen-Orient.

D'où une transformation des relations internationales...

Oui, les relations internationales apparaissent de moins en moins sous la forme d'une compétition entre puissances, mais plutôt comme une incapacité, qui se double d'un phénomène nouveau : la montée de la faiblesse. Les conflits qui se développent aujourd'hui, au lieu d'être l'effet d'une rivalité de puissance, sont de plus en plus liés à la faiblesse des Etats, des nations, des sociétés civiles. Cette puissance mise en échec partout devient une cible de contestations et de dénonciations comme jamais elle ne l'a été.

La «progression du néonationalisme», dont vous parlez dans votre livre, est-elle la conséquence de cette contestation de la domination partout dans le monde ?

Oui, le «néonationalisme» est la première réaction à la mise en échec de l'hégémonie. Si on n'adhère plus à l'hégémonie, si on la conteste, le repli nationaliste devient une conséquence immédiate. Nous avons vécu le temps de la bipolarité de la Guerre froide, au cours duquel l'hégémonie américaine était certes contestée, mais bénéficiait d'une adhésion forte car on croyait en sa capacité de protection face à la menace soviétique.

Aujourd'hui, l'hégémonie américaine n'est plus crédible, et est même dénoncée. Tout ceci conduit, chez les contestataires, à une retour de l'adhésion au cadre national et à leurs repères identitaires. On voit ainsi monter un peu partout un nationalisme assez conservateur et un identitarisme, qui s'exprime de différentes manières, qui vont du retour du religieux à la méfiance à l'égard des étrangers et des migrants. On l'observe particulièrement aux Etats-Unis, qui ont porté la mondialisation autrefois, mais qui en deviennent aujourd'hui les principaux contestataires.

Justement, la position des Etats-Unis n’est-elle pas schizophrène, entre d’un côté le slogan «America first» de Donald Trump et l’implication de Washington dans la guerre contre Daesh ou dans la vie politique de certains pays (Bolivie, Hong Kong, Iran, Corée du Nord...) ?

Non, car la grande idée trumpienne est et demeure «America first». Dans ce slogan, il y a plusieurs éléments. On a d'abord une composante strictement nationaliste, mais qui ne veut pas dire isolationniste. Deuxièmement, il y a l'idée que les Etats-Unis restent la nation supérieure aux autres, qu'ils conservent une vocation messianique d'ordonnancement du monde.

Concrètement, cela implique que la mondialisation ne doit plus être considérée comme l'élément central de la politique étrangère américaine, mais doit être au contraire soumise à l'impératif nationaliste. Si la mondialisation peut servir les intérêts américains ou à la promotion de ses valeurs universalistes, on doit l'utiliser. Si elle contredit ses intérêts ou concrètement si elle coûte trop cher, il faut s'en retirer. Les Etats-Unis ont désormais une vision instrumentale de la mondialisation.

La Chine, qui prétend à une position de leader mondial, est-elle fragilisée par les crises internes (Hong Kong, Ouïghours) et le contexte international difficile (avec notamment la guerre commerciale l'opposant aux Etats-Unis) ?

Nous sommes dans une séquence historique où toute forme de domination est fragilisée. La domination chinoise est mise en échec, comme les dominations américaine, russe, iranienne au Moyen-Orient, etc. Mais la Chine n'est pas sur la même trajectoire que les Etats-Unis. Il y a eu assez tôt dans le pays un discours critique à l'égard de l'hégémonie américaine, qui dénonçait surtout son caractère irationnel.

Pour les dirigeants chinois, l'hégémonie pratiquée par les Etats-Unis est très coûteuse et finalement ne rapporte pas grand-chose. L'idée de la Chine est de promouvoir une autre forme de domination, davantange axée sur l'économique, qui laisse de côté l'aspect politique et veille à ne pas intervenir dans les conflits militaires extérieurs. La grande question qui se pose est : est-ce que ce nouveau modèle de domination, qui repose sur le découplage de l'économique avec le politique et le militaire, pourra être maintenu longtemps, ou bien est-ce qu'il va se rapprocher des anciennes formes d'hégémonie, conduisant la Chine à s'impliquer dans la politique et les conflits mondiaux ?

On a l’impression que, par rapport aux autres continents, l’Europe est plutôt épargnée par les contestations...

Je ne dirai pas cela. Ce qu'il s'est passé en France l'an dernier avec les Gilets jaunes indique que des symptômes de même nature peuvent se retrouver en France. La vague populiste qui a envahi l'Europe depuis quelques années, qui a touché en particulier l'Italie et les pays d'Europe centrale et orientale, peut très bien être annonciatrice de mouvements sociaux de même nature.

Et cela pourrait être aggravé par le fait que l'Europe éprouve énormément de mal à s'adapter à la mondialisation. En effet, elle a pendant un temps dominé le monde à elle seule. Ainsi, elle a du mal à imaginer que le monde est désormais constitué par des puissances qui n'appartiennent pas à son histoire et sa culture. Et puis l'Europe a inventé un système international ultra-compétitif, dans lequel les Etats européens n'existaient qu'en s'opposant entre eux. D'où l'extraordinaire difficulté qu'a le Vieux Continent à passer aujourd'hui, avec l'impératif de l'intégration européenne, à un modèle tout à fait différent. Ainsi, les difficultés qu'a l'Europe d'inventer une nouvelle politique, de construire son intégration et de se renforcer dans le monde sont autant d'éléments qui peuvent aboutir très vite à des effondrements catastrophiques.

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