Amérique latine : la fin de la «vague» socialiste ?

En 2009, la plupart des pays latino-américains étaient gouvernés par un dirigeant de gauche : la Bolivie (avec Evo Morales), le Chili (avec Michelle Bachelet), l'Argentine (avec Cristina Kirchner), le Venezuela (avec Hugo Chavez), le Brésil (avec Lula) et l'Equateur (avec Rafael Correa). En 2009, la plupart des pays latino-américains étaient gouvernés par un dirigeant de gauche : la Bolivie (avec Evo Morales), le Chili (avec Michelle Bachelet), l'Argentine (avec Cristina Kirchner), le Venezuela (avec Hugo Chavez), le Brésil (avec Lula) et l'Equateur (avec Rafael Correa). [JUAN BARRETO / AFP ]

La «vague rose», qui a déferlé sur l'Amérique latine au tournant des années 2000, a perdu l'un de ses derniers représentants, avec la démission ce dimanche du président socialiste Evo Morales en Bolivie. Le dernier revers d'une longue série pour la gauche dans la région.

Arrivé au pouvoir en 2006 - mais élu en 2005 -, Evo Morales a fait partie de cette équipe de dirigeants qui ont fait basculer quasiment tout un sous-continent à gauche, en l'espace de dix ans. Une «vague» qui a pris forme avec l'élection d'Hugo Chavez au Venezuela en 1998, un dirigeant se revendiquant de Simon Bolivar (symbole de l'émancipation des Etats d'Amérique latine au début du 19e siècle) et du président cubain communiste Fidel Castro.

Le mouvement s'est ensuite accéléré au début des années 2000, avec l'élection surprise au Brésil en 2002 de Luis Inacio Lula da Silva, dit Lula, un ancien syndicaliste métallurgiste. Puis c'est au tour de l'Argentine de basculer en 2003, avec l'arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner. Avant l'Uruguay en 2004 avec Tabaré Vazquez, la Bolivie en 2005 avec Evo Morales, le Chili en 2006 avec Michelle Bachelet, le Nicaragua la même année avec Daniel Ortega, le Pérou encore en 2006 avec Alan Garcia, l'Equateur en 2007 avec Rafael Correa, et le Paraguay en 2008 avec Fernando Lugo.

«Il faudrait mettre un 's' à gauche, car il y a de grandes différences et parfois de fortes tensions, entre ces différents régimes», notait tout de même au Monde Olivier Compagnon, directeur de l'Institut des hautes études de l'Amérique latine (IHEAL), en septembre 2016. Une «vague rose» qui s'explique notamment par le creusement des inégalités en Amérique latine, lié à la mise en place de politiques néo-libérales.

Mais tout va rebasculer de l'autre côté à partir du milieu des années 2010. «Il y a à partir de ce moment-là toute une série d'alternances politiques. Le virage à gauche cesse presque complètement en Amérique latine, sauf au Venezuela, où il y a eu un durcissement autoritaire en 2015», explique à CNews Olivier Compagnon. C'est l'Argentine qui va la première retomber aux mains de la droite, avec l'élection en 2015 du libéral Mauricio Macri, mettant fin au «règne», long de douze ans, du clan Kirchner (Nestor puis sa femme Cristina).

Des pays qui rebasculent à droite les uns après les autres

Les revers vont ensuite se succéder pour la gauche latino-américaine. Au Venezuela, le président Nicolas Maduro - successeur d'Hugo Chavez - subit une déroute aux élections législatives en 2015. Puis les Boliviens rejettent en 2016 par référendum une révision constitutionnelle voulue par Evo Morales pour lui permettre de briguer un quatrième mandat. Au Brésil, la successeure de Lula, Dilma Rousseff, visée par une procédure de destitution à cause d'un scandale de corruption, est écartée du pouvoir en 2016.

S'ensuivent plusieurs alternances politiques : au Chili, en 2017, avec la victoire de Sebastien Pinera, puis en Colombie (avec Ivan Duque), au Paraguay (avec Mario Abdo) et au Brésil (avec Jair Bolsonaro) en 2018. «Ce virage à gauche cesse aussi en Equateur. Lorsque le chef d'Etat Rafael Correa s'en va en 2017, c'est son vice-président Lenin Moreno [élu sous l'étiquette socialiste, NDLR] qui devient président, et il va lui-même prendre un virage à droite», indique Olivier Compagnon.

La démission d'Evo Morales en Bolivie, ajoutée à la crise politique au Venezuela opposant depuis janvier Nicolas Maduro à Juan Guaido, président autoproclamé du pays, et aux manifestations l'an dernier au Nicaragua pour demander le départ de Daniel Ortega, sont les derniers exemples en date de la fin de cette «vague rose».

Un retournement qui a plusieurs facteurs. L'un des principaux étant la crise économique qui a frappé l'Amérique latine à partir du milieu des années 2010 en raison de la chute du cours des matières premières, les économies de ces pays restant très dépendantes des exportations de produits agricoles, de minerais, de gaz ou encore de pétrole.

Dans une tribune publiée dans Libération en 2018, Olivier Compagnon citait un autre facteur : l' «usure du pouvoir frappant des gauches de gouvernement qui ont eu tendance à se déconnecter des mouvements sociaux qui les avaient portées au pouvoir et se sont retrouvées impliquées dans d’innombrables scandales de corruption». Par exemple au Brésil avec l'affaire Petrobras, du nom de l'entreprise pétrolière d'Etat, qui a coûté son poste à Dilma Rousseff, ou au Chili, Michelle Bachelet ayant vu son mandat entaché d'un scandale financier visant son fils. Les problèmes de leadership des dirigeants socialistes et les difficultés à renouveler les équipes au pouvoir peuvent également expliquer ce basculement de gauche à droite.

Des motifs d'espoir pour la gauche

Malgré tout, certains pays latino-américains résistent à cette tendance lourde. C'est le cas du Mexique, qui a élu président l'an dernier un candidat issu de la gauche, Andres Manuel Lopez Obrador, dit «AMLO», de l'Uruguay, où la gauche n'a pas lâché le pouvoir depuis 2005, ou encore de Cuba, dirigé par le communiste Miguel Diaz-Canel. Mais la situation sur l'île des Caraïbes est particulière, car le président y est élu au suffrage indirect et le clan Castro - représentée par Raul, frère de Fidel et ancien chef d'Etat - a encore énormément de pouvoir.

Sans compter que d'autres pays semblent sur le point de rebasculer à gauche, de nombreux citoyens s'élevant contre les politiques néo-libérales mises en place dans les Etats de la région (prêts du Fonds monétaire international, privatisations...), qui ont «fait porter les conséquences des efforts économiques sur les classes inférieures et moyennes», analyse Olivier Compagnon.

En Argentine, l'alternance a déjà eu lieu, avec l'élection fin octobre du candidat de centre-gauche Alberto Fernandez (dont la vice-présidente n'est autre que Cristina Kirchner, ancienne cheffe d'Etat) lors de la présidentielle, face au chef d'Etat sortant Mauricio Macri, dont la politique a fait exploser l'inflation (38 % depuis janvier), le chômage (près de 11 %) et le taux de pauvreté (35 %).

Au Chili, le président libéral Sebastien Pinera est lui aussi en difficulté. Il fait face depuis trois semaines à de grandes manifestations, qui dénoncent les inégalités criantes (les 1 % des Chiliens les plus riches concentrent 26,5 % des richesses du pays) et la privatisation de larges pans de l'économie (eau, santé, éducation, système de retraites).

En Equateur, Lenin Moreno a quant à lui été fragilisé par un vaste mouvement de contestation contre la suppression des subventions des carburants, qui avait entraîné le doublement de leur prix. Celui-ci s'est achevé mi-octobre avec le retrait du décret controversé. Tandis qu'au Brésil, le président d'extrême droite Jair Bolsonaro semble de plus en plus contesté, sa cote de popularité étant en chute libre, à cause notamment de sa gestion des incendies en Amazonie cet été. Et pour ne rien arranger, l'ex-président brésilien de gauche Lula, condamné pour corruption, vient d'obtenir sa remise en liberté. De là à imaginer une nouvelle «vague rose» en Amérique latine ?

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