Dans une société nippone marquée par l'omerta, concernant notamment les violences sexuelles, une procureure japonaise a déposé plainte contre son supérieur hiérarchique pour un viol en 2024, après avoir gardé le silence pendant six années.
Une affaire retentissante. Une procureure, connue sous le pseudonyme d'«Hikari», a poursuivi en justice Kentaro Kitagawa l'année dernière pour un viol survenu sept ans plus tôt, alors qu'il était chef du parquet d'Osaka à l'époque. Elle a accepté de se confier à l'AFP lors d'un entretien exclusif, sous couvert d'anonymat.
«Ma vie s'est arrêtée depuis l'agression. Mon mari pleurait l'autre jour, d'une voix que je n'avais jamais entendue de ma vie, il frappait le mur et disait qu'il n'en pouvait plus», a-t-elle déclaré.
«j'ai décidé de me suicider»
Selon ses dires, peu habituée à l'alcool fort, elle s'était retrouvée ivre après une réunion après une réunion de travail en septembre 2018. À bord d'un taxi pour rentrer chez elle, son supérieur hiérarchique s'était imposé dans le véhicule, selon les témoignages de plusieurs collègues présents.
Plus tard, elle aurait repris conscience, encore étourdie, dans la maison de Kentaro Kitagawa pendant qu'il la violait. Malgré ses supplications d'arrêter, il aurait poursuivi, lui déclarant : «Tu es ma femme maintenant». «C'était comme un cauchemar. Je ne pouvais pas me défendre, tétanisée à l'idée qu'il pourrait me tuer», a-t-elle raconté à l'Agence.
Après l'agression, Hikari est restée silencieuse, trop effrayée pour en parler à quiconque. D'après son témoignage, l'agresseur présumé lui aurait présenté ses excuses pour les «dommages irréparables», imploré son pardon à maintes reprises, et supplié de garder le viol secret dans une lettre manuscrite datée du 28 octobre 2019.
«Si cet incident est rendu public, je ne pourrai plus vivre et j'ai décidé de me suicider», aurait-il écrit, soulignant que cela ruinerait le parquet.
Bien qu'il ait pris sa retraite environ un an après l'agression présumée, elle craignait qu'il conserve de l'influence sur certains responsables et puisse nuire à sa carrière. «C'était un homme très influent et puissant, alors j'avais peur que personne ne m'écoute si je me plaignais de l'agression», a-t-elle admis.
Un trouble de stress post-traumatique
Finalement, après avoir été diagnostiquée d'un trouble de stress post-traumatique (TSPT) et en arrêt maladie, elle a porté plainte en février 2024, estimant «qu'il devait être traduit en justice» pour qu'elle puisse «retrouver une vie paisible avec ma famille et reprendre [son] travail de procureure».
Cependant, Hikari n'était pas au bout de ses peines, puisque lors d'un bref retour au travail en septembre dernier, elle a découvert que des rumeurs l'identifiant comme la victime – bien que son identité n'ait pas été officiellement révélée – circulaient. Selon les allégations, elle avait été attirée par son chef, consenti aux relations sexuelles et n'était pas ivre.
Après avoir porté plainte pour diffamation et harcèlement contre une procureure adjointe, présumée responsable, Hikari a de nouveau été contrainte de prendre un congé maladie. La mise en cause a seulement reçu un avertissement.
Arrêté en juin 2024 et inculpé le mois suivant pour viol, Kentaro Kitagawa a reconnu les faits, s'excusant pour «le préjudice grave et sévère causé à la victime» lors de la première comparution de son procès en octobre.
Toutefois, en décembre, il a plaidé non coupable, déclarant que la relation sexuelle était consentie, sous les conseils de son avocat. Il est dans l'attente de son procès.
8,1% des Japonaises ont été violées
Au pays du soleil levant, plusieurs femmes ont témoigné publiquement après avoir été agressées par des personnalités influentes. Parmi elles figurent la cinéaste Shiori Ito et Rina Gonoi, judoka japonaise et ancienne militaire de la Force d'autodéfense terrestre japonaise.
Elle a accusé des officiers supérieurs d'agression sexuelle en 2021, l'obligeant à quitter l'armée après que ses plaintes pour agression sexuelle ont été rejetées. Trois d'entre eux ont ensuite été condamnés à des peines avec sursis.
Bien que saluées pour leur courage, ces femmes ont également été confrontées à un déluge de haine en ligne, dans un État où 8,1% des Japonaises, soit une sur 12,5, ont été violées, selon les dernières statistiques gouvernementales. Parmi elles, seulement 1,5 % a contacté la police et plus de la moitié (55,4 %) est restée silencieuse.
Néanmoins, la situation a semblé avoir sensiblement évolué ces dernières années à la suite de plusieurs manifestations contre les violences sexuelles organisées après l'acquittement de présumés violeurs en 2019.
Des réformes significatives ont été mises en place, incluant l'extension de la définition du viol en 2017 et l'abolition, en 2023, de l'exigence pour les victimes de démontrer qu'elles ont subi violence ou intimidation.
Un harcèlement sexuel «endémique»
Hikari a déclaré que le harcèlement sexuel était «endémique» dans le secteur juridique japonais, les archives publiques révélant que 21 personnes employées dans les services du parquet ont été sanctionnées pour violence sexuelle au cours des 16 dernières années.
«Les responsables ont le sentiment qu’ils peuvent tout faire à mesure qu’ils gravissent les échelons de leur carrière. Les procureurs n’ont pas d’actionnaires, pas de sponsors et aucune pression extérieure», a-t-elle déploré.
En janvier, ses partisans ont soumis une pétition au gouvernement, signée par plus de 68.000 personnes, pour réclamer une peine de prison ferme contre son agresseur présumé.
«Si je continue à m'exprimer publiquement, c'est pour affirmer haut et fort que les victimes ne sont pas coupables. Je ne connais pas vos visages, mais je veux que vous sachiez que je suis de votre côté», a-t-elle conclu.