On a rencontré le jury d'ados du Goncourt des lycéens

Les membres du jury d'Île-de-France se sont réunis pour livrer leur verdict. Les membres du jury d'Île-de-France se sont réunis pour livrer leur verdict. [Virginie Jannière].

Jeudi 14 novembre, le Prix Goncourt des lycéens est remis à Rennes par un jury d'adolescents. Comment ces lycéens procèdent-ils à la sélection ? Rencontre avec les neuf délégués d'Île-de-France lors de la sélection finale.

Très prescripteur, ce prix a su gagner la confiance du public au fur et à mesure des années à tel point que le Goncourt des lycéens fait vendre presque autant (340 000 exemplaires !) qu’un Prix Goncourt. Qui sera l'heureux successeur de David Diop, lauréat de 2018 pour «Frère d'âme» (Seuil) ? Cette année, les débats ont été ardus puisque huit finalistes sont en course : Santiago H. Amigorena pour « Le ghetto intérieur » (P.O.L.), Nathacha Appanah pour « Le ciel par-dessus le toit » (Gallimard), Louis-Philippe Dalembert pour « Mur Méditerranée » (Sabine Wespieser), Amélie Nothomb pour « Soif » (Albin Michel), Anne Pauly pour « Avant que j’oublie » (Verdier), Abel Quentin pour « Sœur » (L’Observatoire), Sébastien Spitzer pour « Le cœur battant du monde » (Albin Michel) et Karine Tuil pour « Les choses humaines » (Gallimard).

Bien loin des délibérations de jurys de professionnels rompus à l'exercice, des lycéens venus des quatre coins de  la France métropolitaine et un délégué venu des DOM-TOM (accueilli au sein des délibérations des délégués d'Île-de-France), se réunissent pour élire, au sein de la première liste dressée par le jury de l'Académie Goncourt, le(la) lauréat(e) de l'année. 

un fonctionnement immersif

Chaque année, début septembre, après l'annonce de la sélection 2019 du Goncourt, la Fnac offre et distribue les ouvrages aux classes qui participent à l'opération. Durant deux mois, les élèves lisent ces livres puis échangent, débattent de leurs coups de cœur littéraires avec leurs professeurs avant d’élire un délégué de classe qui participera aux finales régionales.

Un agenda de gros lecteurs 

« C’était assez intense du début à la fin. C’est court deux mois pour tant de livres. C’était vraiment bien car ça nous a réconciliés avec la lecture, tout le monde n’est pas un grand lecteur et de débattre des livres, c’était enrichissant », explique Victoire. « En classe, on est habitué à lire des classiques. Lire des livres au moment où ils sont publiés, c’est quelque chose que je n’avais jamais fait et c’est une super expérience », se réjouit Shirine, en Terminale L à Paris, élue déléguée pour défendre les choix d'Île-de-France ce jeudi à Rennes au côté de Victoire, également Terminale L à Saint-Maur des Fossés. 

Pour Charlotte, élève en Seconde à Paris, « c’était dur au début, on n’a pas l’habitude, faut prendre le temps de lire. Avec les réseaux sociaux et Internet, on a l’impression de ne plus avoir le temps alors qu’en fait, on l’a ! Vu qu’on avait beaucoup de romans à lire, on a pris vite le pli et je pense que cette expérience entraîne à aimer la littérature, à lire plus ». Pour Victoire, certains élèves de sa classe ont quand même eu « des moments de faiblesse » mais tout le monde s’est vite pris au jeu. Même constat pout Raphaël, qui a fait le déplacement depuis Fort-de-France : « au début, certains n’étaient pas emballés mais on s’est tous ensuite sentis concernés avec l’envie d’aller au bout ».

Un jury très diversifié

Tous les élèves participant au Goncourt des lycéens ne viennent pas de filières littéraires, comme en témoigne Kelly en Bac Pro esthétique dans un lycée d’Orly : « Moi j’aime lire depuis toujours, mais ce n’était pas le cas de tout le monde dans ma classe. Avant, je choisissais mes lectures. Pouvoir lire autre chose que son propre confort, c’est enrichissant et je souhaite à tout le monde de pouvoir le faire. Ça pourrait inciter des gens qui ont des idées reçues sur la lecture à s’ouvrir un peu plus ». Si Héloïse, en seconde à Corbeil-Essonnes, elle, avoue avoir été élue par sa classe tout simplement car elle était l’une des deux seules élèves de sa classe à avoir tout lu, elle fait figure d’exception. La lecture semble avoir été un phénomène contagieux. « En deux semaines, il n’y avait plus aucun des livres du Goncourt des lycéens disponibles au CDI », explique Shirine. 

les rencontres avec les auteurs

Contrairement aux autres grands prix de l'automne, les lycéens ont l'opportunité de rencontrer les auteurs en lice dans le cadre des rencontres régionales organisées par la Fnac et le ministère de l'Education nationale. Organisées dans sept villes (Lille, Paris, Aix en Provence, Lyon, Toulouse, rennes et Nancy), ces rencontres permettent aux lycéens d'échanger avec les écrivains et ainsi de nourrir un peu plus leurs réflexions. De là à penser qu’ils puissent être influencés par ces rencontres ? Ce serait prêter peu de sérieux à ce jury que l’on devine extrêmement appliqué - et impliqué - dans cette tâche. « Le fait d’avoir vu l’auteur a pu être décisif pour certains de ma classe. J’avais pensé que ça allait aussi biaiser mon jugement mais finalement, je me suis rendue compte que ce n’était pas si important que ça. J’ai pensé au livre pour sa qualité », explique simplement Shirine. Tous s’accordent à dire que le style et l’histoire ont primé avant tout. « Un style plus travaillé va plus nous convaincre qu’un style plus simple », note Victoire.

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©VJ

Les délibérations régionales

Près d'un mois après les rencontres avec les auteurs, les lycéens se regroupent par régions à Paris, Marseille, Metz, Lyon, Rennes et Nantes afin de convenir d'un tiercé gagnant. Pour cela, chaque classe élit auparavant son trio de tête et un délégué se déplace afin de le défendre auprès des autres délégués de sa région. A la suite de délibérations pouvant être longues (près de trois heures cette année passées dans cette petite salle de réunion de la FNAC des Halles), les lycéens présents sur place se mettent d'accord sur le tiercé élu pour les délibérations nationales. Pour l’Île de France, ce sera donc Santiago H. Amigorena pour « Le ghetto intérieur » (P.O.L.), Louis-Philippe Dalembert pour « Mur Méditerranée » (Sabine Wespieser) et Karine Tuil pour « Les choses humaines » (Gallimard). Pourquoi ce choix ? « Il est amplement mérité, précise Charlotte, il correspond à ce qu’on attendait d’un Goncourt des lycéens : ce sont des romans passionnants, porteurs de sujets d’actualité et qui donnent envie de lire ».

Le poids des décisions

Si on devine les élèves fatigués par leur longue délibération, pas de stress ou de peur face à une décision qui pèsera sur toute la vie d’un auteur. « Il faut relativiser, il ne faut pas se mettre trop de pression pour dire ce qu’on pense, ce que notre classe pense », tempère Kelly. Pour Charlotte, participer à cette décision est un « honneur ». « On vient tous d’univers différents donc on a tous un avis différent, une façon différente de vivre et de percevoir la lecture. C’est ça qui est intéressant. C’est cette mixité », note-t-elle. Pour Shirine, pas de pression, au contraire : « si le Goncourt des lycéens fait vendre, c’est parce qu’on a un regard innocent sur le monde littéraire et donc il ne faut pas se mettre la pression. On lit, si on aime, on sélectionne, si on n'aime pas, on écarte ». En toute simplicité.

la Délibération finale

C'est le jeudi 14 novembre à 12h45 environ que sera annoncé le(la) grand(e) gagnant(e) de l'édition 2019 depuis Rennes, là où la délibération nationale se déroule chaque année. Si au départ, ce prix faisait figure de curiosité par rapport aux Goncourt, Renaudot et autre Femina, il se révèle désormais extrêmement respecté, notamment par les lecteurs. «Ce n'est pas la reconnaissance des paires, expliquait à Cnews Alice Zeniter, lauréate du Prix en 2017 pour «L'art de perdre». Le Goncourt des lycéens est un signe donné aux autres lecteurs que c’est un livre à lire». Verdict ce 14 novembre à Rennes pour le Goncourt des lycéens 2019.

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