Tout comprendre à la situation explosive en Syrie, entre offensive turque et annonce du retrait américain

Des chars et des véhicules blindés avaient été massés par la Turquie à sa frontière avec la Syrie en début de semaine. Des chars et des véhicules blindés avaient été massés par la Turquie à sa frontière avec la Syrie en début de semaine. [BULENT KILIC / AFP]

Une véritable poudrière. La Syrie est actuellement le théâtre d'une immense passe d'armes dont les principaux protagonistes sont les Kurdes, la Turquie et les Etats-Unis. Entre offensive turque contre une milice kurde et retrait annoncé des troupes américaines du pays, la situation est plus que complexe.

La Turquie a lancé une offensive contre les Kurdes

La Turquie n'en faisait pas mystère, elle préparait depuis plusieurs jours une opération militaire dans le nord-est de la Syrie, à la frontière syro-turque. Celle-ci a été lancée ce mercredi après-midi, a annoncé le président turc Recep Tayyip Erdogan, alors que le ministre turc de la Défense Hulusi Akar avait pourtant indiqué quelques heures avant que les «déploiements et préparatifs» étaient toujours «en cours». Des «frappes aériennes» ont commencé à être menées dans une région frontalière, et une explosion a notamment été entendue.

Des renforts, notamment des chars, avaient été dépêchés lundi soir par l'armée turque à sa frontière avec la Syrie, et de nouveaux véhicules blindés y avaient été massés mardi. Par ailleurs, des dizaines de milliers de combattants rebelles syriens, financés et entraînés par Ankara, avaient été regroupés dans une localité frontalière.

Cette opération turque - la troisième en Syrie depuis 2016 - vise la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), considérée par Ankara comme un groupe «terroriste» en raison de ses liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui mène une sanglante guérilla en Turquie depuis 1984. Mais les YPG sont soutenus par les pays occidentaux, qui louent le rôle prépondérant qu'ils ont eu dans la récente défaite militaire de Daesh en Syrie et en Irak.

Ankara a expliqué que cette offensive avait pour but de créer une «zone de sécurité», sorte de zone tampon entre la frontière turque et les territoires conquis par les YPG à la faveur du conflit en Syrie. Le but étant d'éloigner la milice kurde du territoire turc, et d'accueillir à terme dans cette zone une partie des 3,6 millions de Syriens réfugiés en Turquie.

Un risque de résurgence de Daesh, de crise humanitaire et d'afflux migratoire en europe

Dès l'annonce de la préparation d'une offensive militaire turque en Syrie, les experts, les forces kurdes et la communauté internationale ont alerté sur les conséquences terribles qu'une telle opération pourrait avoir. Lundi, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dont les YPG sont la principale composante, ont averti qu’une opération turque entraînerait une résurgence de Daesh et annulerait «des années de combats fructueux» contre les jihadistes. «Daesh constitue toujours une menace qui pourrait métastaser si les FDS voient leur attention et leurs ressources détournées [...] au profit d'une bataille défensive contre la Turquie», explique Sam Heller, du groupe de réflexion International Crisis Group.

Par ailleurs, les Kurdes et l'ONU s'alarment du risque d'une nouvelle crise humanitaire dans la région. Les Nations unies ont indiqué lundi se «préparer au pire», alors que le conflit en Syrie, qui dure depuis 2011, a déjà fait des millions de déplacés et a coûté la vie à plus de 370.000 personnes. Les forces kurdes ont déjà fait état de «victimes parmi les civils» dans les frappes aériennes turques survenues ce mercredi.

Les familles de jihadistes français retenus en Syrie craignent également cette offensive. En effet, les camps dans lesquels sont emprisonnés les femmes françaises ayant rejoint Daesh, et leurs enfants, se trouvent dans le nord-est du pays, non loin de la zone où la Turquie a commencé son attaque. Réunies au sein du comité Familles Unies, ces familles ont de nouveau appelé l'Etat français à rapatrier ces femmes et ces enfants. Elles ont peur notamment que la reprise des hostilités interrompe «l'aide humanitaire qui arrive déjà au compte-goutte» et aggrave «les conditions de vie déjà calamiteuses des enfants et de leurs mères».

Enfin, plusieurs dirigeants européens, réunis mardi à Luxembourg, redoutent qu'il y ait un nouvel afflux de migrants sur le Vieux Continent suite à cette opération militaire. La Grèce, Chypre et la Bulgarie ont souligné «la hausse spectaculaire d'arrivées de migrants sur la route de Méditerranée orientale», y voyant les «signes alarmants de l'émergence d'une crise». «Les facteurs géopolitiques, notamment les conflits dans la région en particulier en Syrie, auront très probablement pour conséquence une poursuite de cette tendance inquiétante dans un court ou moyen terme», estiment les trois pays, qui ont demandé davantage de soutien à leurs partenaires européens.

Confusion autour de la stratégie américaine

Alors que l'offensive turque a démarré ce mercredi, reste à voir maintenant la stratégie que vont adopter les Etats-Unis. Ces derniers jours, Donald Trump a en effet multiplié les déclarations contradictoires, alimentant le flou autour de ses intentions.

Dimanche, à la surprise générale, le président américain a annoncé le retrait des troupes américaines stationnées à la frontière entre la Turquie et la Syrie, semblant donner son feu vert à Ankara pour son opération militaire et abandonner du même coup ses alliés kurdes. Mais, face aux critiques essuyées jusque dans son propre camp républicain, le milliardaire a fait marche arrière, déclarant dans un tweet le lendemain qu'il «anéantirait complètement l'économie de la Turquie» si celle-ci «dépassait les bornes». Il a renchéri le lendemain, toujours sur Twitter, assurant qu'il n'avait «pas abandonné les Kurdes». De son côté, son équipe a expliqué qu'il ne s'agissait pas d'un retrait mais simplement d'un redéploiement de 50 à 100 membres des forces spéciales «vers d'autres bases» à l'intérieur de la Syrie.

Dans une série de tweets publiée ce mercredi, quelques heures avant le début de l'offensive turque, Donald Trump n'a pas réellement donné d'indices clairs sur sa stratégie, affirmant seulement qu' «intervenir au Moyen-Orient fut la pire décision de l'histoire des Etats-Unis». «Les guerres sans fin stupides sont terminées pour nous !», a-t-il ajouté.

Il est en tout cas poussé à agir par son propre camp, dont certains n'hésitent pas à critiquer publiquement l'inaction du président. «Priez pour nos alliés kurdes qui ont été honteusement abandonnés par l'administration Trump», a notamment écrit sur Twitter mercredi l'influent sénateur républicain Lindsey Graham, proche de Donald Trump. «Je vais mener les efforts au Congrès pour qu'Erdogan paie très cher», a-t-il poursuivi.

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