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Semaine mondiale de l’allaitement maternel : malgré des progrès, la France reste en retard en Europe

L'Irlande est le seul pays européen à afficher des taux d'allaitement inférieurs à ceux de l'Hexagone. [Pexels / Helena Jankovičová Kováčová]

Malgré une légère hausse du taux d'allaitement ces dernières années, la France demeure très en retard par rapport aux autres pays européens. Alors, comment expliquer ce phénomène, en cette semaine mondiale de l'allaitement maternel ? 

L'allaitement maternel : un enjeu majeur en France. Selon la seconde édition de l'enquête Epifane publiée l'an dernier par Santé publique France, 77 % des Françaises ont allaité leur nourrisson en 2021, contre 74 % dix ans plus tôt. En dépit de cette légère avancée, l'Hexagone restait encore en retrait comparé au reste de l'Europe, où le taux d'allaitement dépassait généralement 80 %.

Plusieurs femmes se sont confiées à CNEWS, en livrant leurs propres expériences.  

Le biberon : un symbole de modernité

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, recourir à des nourrices pour nourrir les nouveau-nés était la norme. Toutefois, les progrès en hygiène et nutrition, ainsi que l'arrivée des premières alternatives au lait maternel ont conduit à un recul progressif de l'allaitement, renforcé par l'industrialisation et le développement du travail des femmes. En outre, le biberon est devenu un symbole de modernité, notamment dans les classes moyennes et aisées. 

Au fil du temps, le lait maternisé, ou «lait en poudre», a même été jugé «plus pratique, propre et nutritionnel» que celui de la mère, provoquant une chute spectaculaire du taux d'allaitement à la naissance, tombant à moins de 30 %. «Certains parents commençaient à comprendre que donner le biberon à son enfant pouvait être très bon pour le père et l'enfant, et reposant pour la mère», a soulevé Claire, 67 ans, qui se rappelle n'avoir jamais vu sa mère ou ses tantes allaiter durant son enfance.

Il a fallu attendre le XXIe pour que les bienfaits du lait maternel soient à nouveau mis en avant, aussi bien pour l'enfant que pour la mère. En mai 2001, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a recommandé un allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de la vie, et la poursuite de l’allaitement jusqu’à l’âge de 2 ans, voire au-delà selon le souhait des mères. «L'allaitement maternel est l'un des moyens les plus efficaces de préserver la santé et d'assurer la survie de l'enfant», a-t-il assuré. 

Un choix «assumé» 

Pourtant, la France est restée à la traîne. Selon un rapport du Programme national nutrition santé (PNNS), seulement un peu plus de la moitié des bébés (56 %) était allaité à la sortie de la maternité à l'époque. Par ailleurs, les régions où l'on allaitait le moins correspondaient souvent à celles qui fournissaient autrefois des nourrices, comme l'Isère (70 %), le Haut-Rhin (67 %) ou les Alpes-Maritimes (59,8 %), d'après les données. 

Plusieurs facteurs peuvent notamment expliquer la réticence des Françaises à allaiter. D'abord, certaines mères n'en ont pas ressenti l'envie ou le besoin, à l'instar d'Émilie, 37 ans, mère de trois enfants. «Ça a toujours été un choix assumé de ma part. Dans mon entourage, ma famille, tout le monde, c'est un non-sujet», a-t-elle rapporté. 

Pour d'autres, la décision a reposé davantage sur une intuition personnelle. «La simple idée d'allaiter me mettait mal à l'aise. J'avais l'impression que mon corps n'était pas fait pour ça, tout simplement. C'était un ressenti», a expliqué Chloé, 30 ans, qui a choisi de stopper la montée de lait dès la naissance de son premier enfant en novembre dernier. 

Après sa grossesse difficile en raison de restrictions alimentaires et physiques, elle n'a pas souhaité «encore [se] priver de certaines choses pour l'allaitement». «Je voulais juste vivre pleinement et retrouver la liberté de pouvoir laisser mon enfant à mes proches ! Hors de question d'utiliser un tire-lait, etc.», a-t-elle expliqué.

En outre, elle a ouvertement évoqué l'aspect esthétique, exprimant son souhait de prendre soin d'un corps qui «a tellement changé pendant la grossesse», tout en précisant vouloir surtout «retrouver une poitrine de taille normale et surtout, ne plus avoir mal». 

Une pression de la société

Ce choix a également permis à plusieurs d'entre elles de laisser plus de place au père, souvent mis à l'écart pendant cette période particulière. «Le lien avec la maman est réel et quand tu as un papa qui n'est pas à l'aise avec les jeunes enfants, alors le lien se fait encore moins. La place du papa est assez limitante», a estimé Élise, 34 ans, qui a longuement abordé ce sujet avec son conjoint après la naissance de leur premier enfant.

Chloé a partagé ce point de vue, en soulignant l'importance d'un partage équitable des responsabilités. «C'était important pour mon compagnon de pouvoir contribuer aux prises des biberons et je ne voulais surtout pas assurer toute seule les nuits», a-t-elle précisé.

De son côté, Claire n'a pas réussi à poursuivre l'allaitement jusqu'au terme souhaité, malgré sa persévérance. «C'était tellement difficile et fatigant. Malgré l'insistance des puéricultrices de la clinique, j'ai tenu 10 jours pour ma fille, et 5 pour mon fils. L'allaitement fait partie des idéaux éducatifs qu'on ne peut pas forcément cocher», a-t-elle déploré. 

Ce sentiment d'échec, accompagné de honte dans certains cas, est partagé par de nombreuses jeunes femmes ayant l'impression de manquer «à leur rôle de mère» face aux attentes sociétales. «Des femmes plus âgées me demandaient : «tu la nourris ?», sous-entendu au sein, en parlant de ma [première] fille [...] Une certaine pression aussi des sages-femmes en faveur de l’allaitement alors que j'hésitais encore sur mon choix pour mon fils [son second enfant]», a ajouté Clotilde. 

Une pression qui s'est d'autant plus intensifiée ces dernières années avec l'essor d'un mouvement prônant le retour au lait maternel. Inspiré par le féminisme et la critique de la médicalisation, il est porté par diverses organisations comme La Leche League, des programmes tels que l'Initiative Hôpital Ami des Bébés (IHAB), ainsi que par différentes actions locales.

Un acte militant

Cette tendance a largement été adoptée par de nombreuses mères, pour qui l'allaitement s'est révélé comme «une évidence». Pour Charlotte, 40 ans, il était nécessaire d'essayer cette «expérience assez folle». «C'est quand même un truc assez incroyable qui se passe dans ton corps, donc ça m'amusait. J'ai pris ça vraiment avec légèreté, en me disant que si ça ne fonctionne pas, que le bébé n'arrive pas à tirer, etc., ce n'était pas grave», a-t-elle indiqué. 

«Je n'imaginais pas tirer mon lait pour la crèche, le donner, le congeler, pour qu'il fasse des biberons [...] Comme ça s'est bien passé, que mes petits prenaient du poids, etc., ça a été ça s'est prolongé. Mon aîné n'a jamais pris le biberon, il est passé directement à la diversification, et pour ma deuxième, qui l'a pris, on l'a gentiment mis en place pour que d'autres personnes puissent la garder», a-t-elle précisé, admettant que son congé maternité cumulé au parental lui a permis de prendre «le temps d'être avec eux».

L'enquête Epifane a également souligné que la durée moyenne de l'allaitement total – comprenant l'allaitement exclusif et mixte, avec des substituts de lait maternel – était de 20 semaines en 2021, dépassant l'objectif de 17 semaines et marquant une progression par rapport aux 15 semaines observées en 2012. «À 6 mois, plus du tiers des enfants étaient encore allaités contre moins d'un quart» neuf ans auparavant, peut-on lire. 

Certaines femmes ont même choisi de dépasser largement ce seuil, comme Lauren, 39 ans, qui continue d'allaiter son fils de trois ans et demi, conçu grâce à un long parcours de FIV. «J'avais l'impression que mon corps ne fonctionnait pas normalement, qu'il était défaillant [...] Donc, l'allaitement s'est imposé à moi parce que j'avais envie d'essayer et de voir si j'y arrivais. Au moins, ça, c'était quelque chose que je pouvais contrôler et que je pouvais faire par moi-même, même si je ne m'attendais pas à allaiter aussi longtemps», a-t-elle confié. 

Néanmoins, ce choix a eu un coût, puisque l'incompatibilité entre ses horaires de travail et l'allaitement l'a contrainte à quitter, bien malgré elle, son emploi. «Je dois avouer que devoir quitter mon CDI (Contrat à durée indéterminée) parce que j'allaitais, parce que je devenais maman, ça a été dur à accepter, mais j'avais un bébé qui était pendu au sein», a expliqué la jeune femme. 

«Même la famille me disait, au restaurant, par exemple, d'aller allaiter dans les toilettes. Et moi, au début, j'étais un peu gênée, mais dans ma tête, j'avais quand même ce côté un peu rebelle. J'avais envie de dire aux gens : "Mais est-ce que toi, tu vas manger aux toilettes ? Pourquoi mon bébé devrait manger aux toilettes ?», a-t-elle poursuivi, exaspérée par les remarques et critiques auxquelles elle est confrontée quotidiennement.

Un meilleur soutien requis pour les mères 

«À la halte-garderie, ils ont commencé à me dire : "Il est trop collé à vous. Ce n’est pas bon, il va falloir le sevrer" [...] C'est vrai que ça a commencé un peu à m'agacer, parce que les gens jugent et poussent les mères à sevrer le plus rapidement possible. Alors qu'en fait, l'enfant en a besoin. On nous fait passer, nous, les mères allaitantes, pour des espèces de folles qui ne veulent pas couper le cordon avec leur bébé. Peut-être qu'à l'époque, je l'aurais pensé moi aussi...», a témoigné la mère de famille. 

Elle a également dénoncé un personnel médical «pas du tout formé à l'allaitement», affirmant : «Ils n'y connaissent absolument rien. Les dernières recommandations mondiales en matière d'allaitement, ils ne les connaissent pas. Ils sont complètement à la ramasse. Et en fait, c'est dramatique, parce qu'on pousse les mères à arrêter le plus vite possible. On pousse les mères à se détacher de leur bébé». 

«Le problème, c'est que dans notre société, on a sexualisé les seins des femmes. On les voit comme appartenant aux hommes. Alors qu'en fait, leur fonction première est de nourrir le bébé. Les gens se sont complètement déconnectés de ça. Et je trouve ça triste. Parce que ce sont les enfants qui en pâtissent», a-t-elle conclu. 

Combler l'écart en matière d'allaitement avec les autres pays européens est donc un enjeu sociétal. En transformant ses politiques publiques, tout en faisant évoluer les mentalités grâce à la sensibilisation, la France pourrait mieux soutenir les mères et revaloriser cette pratique naturelle.

L'Irlande, avec moins d'une femme sur deux qui allaite à la sortie de la maternité, était en 2021 le seul pays européen, avec Chypre et Malte, à afficher des taux d'allaitement inférieurs à ceux de l'Hexagone.

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