La semaine de Philippe Labro : le sport prend la parole, l'écrivain fait silence

«Il reste encore vingt-deux jours d’ici à l’événement, mais la fièvre du Mondial de football, qui va se dérouler en Russie, commence à gagner l’opinion.» [FRANCK FIFE / AFP]

Philippe Labro est écrivain, cinéaste et journaliste. Chaque vendredi, pour CNEWS Matin, il commente ce qu'il a vu, vécu et observé pendant la semaine. Un bloc-notes subjectif et libre.

MERCREDI 23 MAI

Décidément, l’Amérique est en train de perdre tous ses écrivains majeurs – enfin, ceux d’une certaine génération, les octogénaires. Après Tom Wolfe, voici qu’on annonce la disparition de Philip Roth, l’auteur d’une trentaine de livres, dont Portnoy et son complexe ou Le complot contre l’Amérique, paru en 2004 – à lire en pensant à Donald Trump ! Il était nobélisable, mais les académiciens suédois ne sont pas des génies, et ils l’ont ignoré, de même qu’ils oublient Milan Kundera et Haruki Murakami. Je n’éprouve aucune estime pour ces messieurs du Nobel.

Roth était un remarquable romancier, enfant de Flaubert et de Kafka, cousin de Woody Allen. Ce petit-fils d’immigrés juifs a su observer la bourgeoisie moyenne de l’Amérique, et, à travers les déboires conjugaux et sentimentaux de ses personnages, il a fait preuve d’un sens aigu de la satire, d’une vigueur dans le verbe, d’un regard sur sa société, d’une ampleur de jugement et de critique, bref, tout ce qui fait un «grand écrivain». Ça ne veut rien dire, cette formule. Disons plutôt que Roth surpassait ses contemporains et que son œuvre durera. C’est bien cela, l’important : durer !

JEUDI 24 MAI

Il reste encore vingt-deux jours d’ici à l’événement, mais la fièvre du Mondial de football, qui va se dérouler en Russie, commence à gagner l’opinion. Pour l’instant, ça se limite aux articles des rubriques sportives. Très bientôt, le rendez-vous des nations qualifiées s’emparera des unes des quotidiens, des ouvertures des JT.

On sent, déjà, une curiosité accrue pour les moindres détails concernant les Bleus. La blessure de Payet, le pépin de Dembélé, les caprices de Rabiot, la très bonne forme de Griezmann… Ah ! quelle importance est donnée à ce qui fut autrefois un jeu, et qui est devenu la traduction du monde d’aujourd’hui, avec le rôle de l’argent et la dimension politique – c’est Poutine qui reçoit.

Il y a, sur le terrain, des hommes aux talents divers, qui ont réussi à maîtriser cette petite chose ronde, ce ballon avec lequel ils jouaient quand ils étaient gamins, avant de devenir – trop vite peut-être – des hommes adulés et friqués, et des emblèmes publicitaires. Leur éducation a été interrompue très tôt, on les a embrigadés dans des centres de formation, ils n’ont grandi et vécu que par et pour le foot, il ne faut pas les caricaturer lorsqu’ils s’expriment – ils n’ont pas eu le temps de construire un langage autre que celui, bourré de formules toutes faites, dicté par leurs coachs.

Aux environs de 35 ans, certains parviennent à se reconvertir en consultants, en experts, et l’on s’aperçoit qu’ils ont progressé au point d’occuper les plateaux de télévision ou les studios de radio avec verve, humour, compétence et clarté. Je pense à Christophe Dugarry, Luis Fernandez, Marcel Desailly, Bixente Lizarazu, Habib Beye…

Un bon exemple de cette reconversion dans l’expression et la communication reste celui de Zinedine Zidane. Ce n’est pas un personnage de télé, mais un acteur de la scène footballistique : coach de la meilleure équipe du monde, le Real Madrid. Il y a vingt ans, Zidane n’avait aucune facilité à s’exprimer, analyser son propre match. Il cherchait ses mots. Aujourd’hui, le célèbre ancien n° 10 fait preuve, dans ses conférences de presse, de sobriété et de précision. Il est simple, mais toujours juste, pour tirer la conclusion d’une victoire, ou d’une défaite. On l’attend, ce samedi, pour la finale de la Ligue des champions. Liverpool contre le Real !

Pierre Ménès, pardonnez-moi : j’ai empiété sur votre territoire, mais cela m’a permis d’oublier un instant les choses sérieuses de l’actualité, les conflits sociaux, l’incessant déroulement de la vie d’une démocratie  – terre de liberté.

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