Belgique : le «blackface» d'un carnaval classé à l'Unesco fait scandale

Très agité, le visage peint en noir, grimaçant et affublé de chaînes, le Sauvage de la Ducasse d'Ath est dénoncé comme une représentation raciste et colonialiste. Très agité, le visage peint en noir, grimaçant et affublé de chaînes, le Sauvage de la Ducasse d'Ath est dénoncé comme une représentation raciste et colonialiste. [Capture d'écran YouTube]

Halte au «blackface». En Belgique, un collectif antiraciste a lancé la semaine dernière un appel à l'Unesco pour exclure de la liste du patrimoine culturel mondial le carnaval d'Ath, à moins que les organisateurs mettent un terme au défilé des participants grimés en personnes noires.

Les quatre jours de festival, qui débuteront vendredi dans la petite ville belge de Ath, mettent en effet à l'honneur la figure du «Sauvage», un homme blanc au visage peint en noir, portant une couronne de plumes, une chaîne autour de son cou et une boucle au nez. 

Comme il est possible de lire sur le site du l'événement, cette figure controversée, «enchaînée et agitée», est censée témoigner «du goût de l’exotisme du XIXe siècle». Lors de la parade, appelée la Ducasse d'Ath, ce personnage se balade dans les rues de la ville, grimaçant au visage des enfants pour leur faire peur ou distribuant des bises pour déposer un peu de son maquillage noir sur les joues des inconnus.

Dans une lettre adressée à la directrice générale de l'Unesco, Audrey Azoulay, le collectif antiraciste Bruxelles Panthères dénonce le «blackface» comme une représentation coloniale et raciste du Noir, illustrée par ce personnage «affublé de toute une série de signes avilissants tels qu’attribués aux Noirs par nos sociétés racistes à travers l’histoire» et «vestige de la mise en esclavage».

Le texte est également une pétition, soutenue par treize autres association antiracistes, dont, en France, la Brigade Anti Négrophobie, l'Union Juive Française pour La Paix, le Parti des Indigènes de la République et la Fondation Frantz Fanon, et nombre d’universitaires comme la politologue et militante féministe Françoise Vergès. Tous dénoncent une «injustifiable violence symbolique» et demandent que le personnage soit retiré de la parade. 

VESTIGE DU PASSÉ COLONIAL BELGE

Le «Sauvage» fait pourtant partie d'une tradition vieille de cinq siècles. La Ducasse est célébrée depuis la fin du Moyen Âge. Chaque année, lors du quatrième week-end d'août, cette parade célèbre la «consécration de l'église paroissiale» et illustre des passages de la Bible. Or, au fil des siècles, plusieurs personnages illustrant l'évolution du pays ont progressivement remplacé les figures religieuses.

Parmi les géants David et Goliath ou le Cheval Bayard, tracté par plus de seize personnes, le Sauvage fait son apparition en 1873, à l'époque de la conquête coloniale belge, sur l'un des 22 bateaux qui composent le cortège. Un diable en cape noire et cornes rouges, autre personnage grimé de noir, fait également parti du défilé. 

En 2005, l'Unesco avait décidé de préserver cet événément séculaire, en l'inscrivant avec d'autres processions traditionnelles du folklore belge et français au patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

Une figure emblématique pour les organisateurs

Or, peu importe les critiques, certains historiens et fidèles de la parade entendent bien conserver à la fois la distinction et la figure emblématique du «Sauvage».

Dans un article de La Libre Belgique datant du mois d'avril, Laurent Dubuisson, directeur de la maison des géants, où sont conservés les costumes de l'événement, expliquait que le personnage, aujourd'hui davantage affilié aux souvenirs d'enfance qu'à ceux de la colonisation, n'était pas prêt de disparaître.

«Je peux comprendre qu’une personne extérieure qui ne connaisse pas la ducasse puisse être interpellée par ce qu’elle voit, admettait-il. À ce moment-là, il faut lui expliquer le pourquoi du comment et surtout bien lui faire comprendre qu’aujourd’hui, le sauvage n’a plus la même signification que lorsqu’on l’a créé.»

Pratique récurrente dans plusieurs carnavals européens, le «blackface» a été dénoncé maintes fois par les organisations antiracistes ces dernières années. Le personnage du Père Fouettard, la «Nuit des noirs» de Dunkerque ou, plus récemment, la soirée «Afro House» organisée début août au pied de l'Africa Museum de Bruxelles, ont suscité l'ire des associations antiracistes, sans pour autant déclencher des sanctions.

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