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Libération de Boualem Sansal : retour sur une année de tractations tendues entre Paris et Alger

Boualem Sansal avait été condamné le 1er juillet à cinq ans de prison ferme par la cour d’appel d’Alger pour «atteinte à l'unité nationale». [©Kai Pfaffenbach/REUTERS]

L'Algérie a accepté mercredi de gracier l'écrivain Boualem Sansal, emprisonné depuis un an dans son pays natal. Retour sur une année de tractations pour la libération d’un homme devenu le symbole des fractures franco-algériennes.

C’est une journée qui fera date : près d’un an jour pour jour après l’emprisonnement de Boualem Sansal, le 16 novembre 2024, l’écrivain franco-algérien a été gracié, ce mercredi, sur demande de l’Allemagne, mettant fin à une longue captivité marquée par des tractations intenses entre la France et l’Algérie, dont les relations se sont très largement dégradées au fil de l’année.

Écrivain dissident, admirateur de Camus et Orwell, polémiste adoubé par les droites françaises, le romancier Boualem Sansal, gracié ce mercredi après un an en détention dans son pays natal, est devenu un visage marquant des fractures entre Paris et Alger. La vie de cet ex-fonctionnaire algérien de 81 ans a basculé le 16 novembre 2024 quand il est arrêté à son arrivée à Alger en provenance de Paris, avant d'être emprisonné. 

Critique du pouvoir algérien

Une arrestation dont une part de la France et de ses dirigeants s’est émue, sonnant le lancement d'une campagne en faveur de l'écrivain, athée revendiqué, adversaire acharné des jihadistes et critique féroce du pouvoir à Alger. Malgré ces soutiens, Boualem Sansal est condamné à une peine de prison de cinq ans, accusé d'«atteinte à l'unité nationale» après des déclarations en octobre 2024 au média français Frontières.

À cette époque, il avait notamment estimé que l'Algérie avait hérité sous la colonisation française de régions de l'ouest algérien comme Oran et Mascara, appartenant précédemment, selon lui, au Maroc. Ce territoire, considéré comme «non autonome» par les Nations unies, est l'objet d'un conflit depuis plus de 50 ans entre le Maroc et les indépendantistes du front Polisario, soutenus par Alger.

Mobilisation littéraire, puis politique

Face à ce tremblement de terre dans le monde littéraire, certains de ses collègues, ont les premiers, lancé la mobilisation. De ses compatriotes Yasmina Khadra ou Kamel Daoud, prix Goncourt 2024, en passant par les prix Nobel de littérature Annie Ernaux, Jean-Marie Le Clézio, Orhan Pamuk et Wole Soyinka, ainsi que plusieurs écrivains dont Salman Rushdie et Roberto Saviano, tous ont réclamé sa «libération immédiate». 

Le monde politique s’est ensuite invité dans cette affaire. Si Emmanuel Macron s’est dit «très inquiet» de la situation de l'écrivain atteint d'un cancer, Boualem Sansal s’est rapidement retrouvé au cœur de la plus grave crise diplomatique entre Paris et Alger depuis des décennies, qui a largement dépassé ses déclarations et prises de positions polémiques, sur le Maroc ou sur l’islam.

des relations diplomatiques glaciales

L'Algérie «entre dans une histoire qui la déshonore, à empêcher un homme gravement malade de se soigner. Ce n'est pas à la hauteur de ce qu'elle est», a tancé Emmanuel Macron début janvier. «Des propos qui déshonorent celui qui a cru devoir les tenir de manière aussi désinvolte et légère», lui a répondu le ministère des Affaires étrangères algérien, dénonçant «une immixtion inacceptable dans une affaire interne».

En creux : des relations diplomatiques devenues glaciales entre les deux pays depuis la prise de position par Emmanuel Macron en faveur du Maroc dans le dossier du Sahara occidental, et les nombreuses attaques frontales du ministre de l’Intérieur de l’époque, Bruno Retailleau, qui reprochait notamment le refus catégorique de l’Algérie de reprendre ses délinquants sous OQTF présents sur le territoire français.

Mais les soutiens de l’écrivain n’ont jamais relâché la pression, mobilisant notamment la communauté internationale. L'avocat de l'écrivain a ainsi saisi le Haut-Commissariat des droits de l'homme de l'ONU pour contester une «détention arbitraire». Au Parlement européen, une résolution est largement votée pour condamner «l’arrestation et la détention de Boualem Sansal» et réclamer «sa libération immédiate».

Remise en cause des accords de 1968

Les initiatives se sont ainsi multipliées et le 18 février, une soirée de soutien a été organisée à l'Institut du monde arabe à Paris. Plusieurs membres du comité de soutien de Boualem Sansal - qui s’était formé dans les semaines suivant son emprisonnement - ont alors appelé Emmanuel Macron à à utiliser «des leviers» pour «faire libérer» l’écrivain, évoquant notamment la remise en cause des accords de 1968 avec l’Algérie.

Une idée largement reprise par une partie de la classe politique française, montée en première ligne sur le dossier. C’est le cas du Rassemblement national, qui s’est emparé de la cause, n’hésitant pas à proposer au Parlement européen la nomination de l'écrivain pour le Prix Sakharov, où à faire adopter fin octobre une résolution pour abroger les fameux accords de 1968 afin de faire pression sur l’Algérie.

En parallèle, plusieurs actions symboliques ont été mises en œuvre. A l'initiative de David Lisnard (LR), président de l'Association des maires de France, une soixantaine de municipalités ont rendu hommage à l’écrivain à travers l'opération #JeLisSansal. Il a même reçu le prix Renaudot poche pour son roman Vivre (Folio, 2025). Mais ni les pétitions, ni les résolutions, ni les distinctions n’ont permis à l'auteur de sortir de prison. 

Changement de méthode 

Alors que la méthode forte employée par Bruno Retailleau ou le RN n’a pas porté ses fruits, c’est Emmanuel Macron lui-même qui a renoué les liens pourtant distendus avec Abdelmadjid Tebboune. Selon Le Figaro, le 31 octobre, le président français a envoyé confidentiellement à son homologue algérien une lettre à l’occasion de la Fête de la révolution, commémoration du début de la guerre d’indépendance, le 1er novembre.

Il aurait évoqué dans cette missive le sort de Boualem Sansal, mais aussi celui de Christophe Gleizes, journaliste français retenu en Algérie depuis mai 2024. Alors que le fil était coupé depuis des mois, l’Élysée aurait noté des signaux positifs en réaction à cette lettre. Et pour cause : à plusieurs reprises, au début de l’année 2025, la rumeur d’un dénouement imminent avait fait surface.

L’affaire avait ainsi failli se dénouer en avril, lors de la fin du ramadan. A cette époque, Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune s’étaient reparlé et une visite à Alger du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a été organisée. Mais les démêlés judiciaires en France de plusieurs ressortissants algériens, suivis de l’expulsion d’Algérie de diplomates français, avaient fait capoter cette brève tentative.

Après cet échec, Emmanuel Macron a définitivement changé de stratégie, adoptant la ligne encouragée par le Quai d’Orsay : «silence et discrétion», quitte à donner l’impression de baisser les yeux. «Je privilégie l’efficacité», aurait ainsi plusieurs fois répété le chef de l’État, à rebours du «rapport de force» réclamé par Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur jusqu’à octobre dernier. Une changement qui va faire mouche. 

Pression internationale

Plusieurs semaines plus tard, ce n’est pourtant pas la France qui a pu s’octroyer les mérites de la libération de l’écrivain. De plus en plus acculée sur la scène internationale, avec des pressions venues d'Italie, d'Allemagne, et même du pape, l’Algérie se trouvait sur la corde raide. Le dernier revers est finalement venu du Conseil de sécurité de l’ONU, qui, le 31 octobre, a apporté son soutien au plan marocain d’autonomie du Sahara occidental.

Un déclic qui semble avoir motivé l’Algérie à négocier avec l’Allemagne - son président ayant récemment réclamé la libération de Boualem Sansal lors de discussions bilatérales entre les deux pays. Si la France, par son action de propulser cette affaire sur le devant de la scène, n’est pas étrangère à ce dénouement final, certains spécialistes estiment que cette libération n’intervient pas aujourd’hui par hasard.

Bruno Retailleau coupable désigné ? 

La libération de Boualem Sansal quelques semaines après le départ du gouvernement de Bruno Retailleau en fait par le régime d’Alger le coupable tout désigné du blocage, alors que la presse algérienne se déchaînait régulièrement contre lui quand il occupait la Place Beauvau. Les mêmes journaux ont d’ailleurs commenté de manière plus positive l’arrivée au ministère de l’Intérieur, mi-octobre, de Laurent Nuñez.

Ce dernier avait d’ailleurs immédiatement adopté un ton beaucoup plus conciliant. «Un bras de fer avait été engagé avec l’Algérie. J’aurai une autre ligne de conduite», a-t-il confirmé dimanche dernier. Laurent Nuñez a ainsi été invité en Algérie par son homologue sur place. La libération de Boualem Sansal vient déverrouiller la possibilité de ce prochain déplacement, dont la portée symbolique est importante. 

De son côté, Emmanuel Macron pourrait profiter de ce déblocage pour mettre sur la table des sujets qui ont agité le débat national ces derniers mois : coopération sécuritaire en matière antiterroriste, et surtout retours des Algériens sous OQTF. De quoi nourrir les espoirs d'un nouveau départ pour les relations diplomatiques entre les deux pays, et offrir une «victoire» politique à Emmanuel Macron avant la fin de son mandat, en mai 2027.

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